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INTERVIEW

Jean-Louis Beffa, président d’honneur de Saint-Gobain

04.05.2017 • 09h15
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par Damien GROSSET
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© Hermance Triay
Il y a un vrai retard des sociétés françaises à procéder à leur transformation numérique.
Jean-Louis Beffa publie « Se transformer ou mourir : les grands groupes face aux start-up » (éditions du Seuil). Cet ouvrage, aux allures de manuel, livre une méthode complète pour relever le plus grand défi actuel des chefs d’entreprises : entamer leur transformation numérique.

Le titre de votre ouvrage est très alarmiste. Est-ce une façon d’éveiller les consciences, notamment chez les chefs d’entreprises ?

Aujourd’hui, les entreprises sont conscientes des défis que leur imposent les start-up et les méga-numériques comme Amazon. Mais elles sont moins conscientes quant à l’urgence d’agir. Et, dans le cas où elles seraient conscientes des deux, elles ne savent pas comment faire pour mettre en place la transformation numérique. Après tout, cela n’est pas anormal : il s’agit ici d’une vraie révolution, encore plus importante que celle d’Internet au début des années 2000. Dans mon livre, je m’efforce donc de donner un manuel de gestion de cette transformation numérique sur des points qui me paraissent essentiels.

 

Quels conseils prodiguez-vous à un chef d’entreprise qui souhaite entamer sa mue digitale ?

Tout d’abord, il faut dresser une feuille de route de la transformation numérique. A l’intérieur de celle-ci doivent être listés les différents problèmes et la manière de les traiter. Elle doit incorporer un programme de travail sur une durée de trois ans et qui doit être remis à jour tous les ans. A partir de là, des tâches fondamentales – comme par exemple la mise en œuvre d’une banque de données – relèvent du directeur du numérique ou CDO (pour chief digital officer, soit le directeur des données). Il doit veiller en permanence à la mise en place de cette feuille de route qui liste les plate-formes à faire fonctionner, l’état d’avancement… Mais le point que je recommande pour éviter de perdre trop de temps, c’est que la vitesse d’avancement de ce plan se fasse en comité de direction général au moins tous les deux mois.

 

Perdre du temps peut être fatal ? Les entreprises françaises, notamment dans le domaine de la logistique, accusent-elles autant de retard ?

En France, dans le domaine de la logistique, il y a Amazon… puis il y a les autres. Il y a un vrai retard des sociétés françaises à procéder à leur transformation numérique, à la modernisation des centres de distribution, à l’automatisation… L’effort d’investissement à produire reste encore considérable. Cela fait notamment contraste avec les chaines logistiques chinoises qui sont vraiment efficaces, modernes et concurrentielles. D’ailleurs, dans le monde de la transformation, la Chine est bien plus en avance que les autres pays. N’exagérons rien, pour autant. De manière générale, le retard peut être comblé. Tout le monde est à peu près au même rythme… sauf peut-être Amazon.

 

Vous écrivez que « La plate-forme est le pilier central de l’écosystème digital de l’entreprise ». La clé pour l’entreprise serait donc de passer par une plate-forme numérique ?

La transformation numérique de l’entreprise consiste à créer une plate-forme autour de laquelle tout sera organisé et qui constitue une formidable chance de renouer le lien avec les clients. À partir du moment où l’entreprise s’est transformée en une plate-forme – pas de façon exclusive parce qu’elle conservera ses magasins physiques, mais en nombre plus restreint – elle peut développer son offre produit à un coût faible puisqu’elle n’a plus à acheter d’espaces et qu’elle propose ses services par Internet. De plus, en passant par une plate-forme, l’entreprise dispose d’informations chiffrées et objectives sur la façon dont elle assure son service vis à vis du client. Par exemple, en matière de livraison, savoir si les délais de cette dernière ont bien été respectées, si le client est satisfait… Reste toutefois un point très important : quand l’entreprise passe par une plate-forme, elle doit avoir une discipline que s’imposent les start-up. En ce qui concerne la livraison de ses produits, elle doit avoir une logistique impeccable. C’est ici que réside l’essentiel de l’investissement pour l’entreprise.

 

Justement, en parlant de start-up, y a-t-il vraiment une concurrence entre elles et les grands groupes ?

Il ne faut pas opposer grands groupes et start-up. Les grands groupes doivent accepter que l’imagination créatrice vienne au départ de la start-up. En réalité, pour bien faire, l’entreprise doit avoir sa propre start-up interne qui concurrencera l’entreprise traditionnelle, de façon à avoir une offre purement numérique. Par exemple, dans le secteur de la banque, la Société Générale transforme les relations avec ses clients par le biais de la banque en ligne Boursorama qu’elle a achetée puis développée. Cette entité ne doit pas être sous la dépendance de la partie traditionnelle du groupe. Elle doit même la concurrencer de façon créative : elle doit être un réservoir d’idées et d’expériences qui pourront être réutilisées par l’entreprise traditionnelle.

 

Dans le cas de start-up déjà existantes, innovantes et prêtes à exercer une vraie concurrence sur un grand groupe, quel est le recours ?

Dans ce cas, il faut essayer de nouer un partenariat avec la start-up en question. Mais dans la mesure où vous allez échanger vos données avec celle-ci, vous êtes rapidement condamnés à prendre une part majoritaire sur cette société. Encore faut-il que la start-up l’accepte. Pour cela, il faut lui faire comprendre qu’elle restera indépendante. Et que vous êtes en mesure, grâce à vos capacités de financement, d’accélérer son développement. Face à une start-up innovante, vous ne pouvez pas vous permettre d’être inactif. Dans tous les cas, vous devez mobiliser une équipe pour garder constamment un œil sur ce que font les start-ups sur votre marché.

 

Qu’il s’agisse d’Amazon ou de la Société Générale, la transformation numérique touche surtout le secteur des services. Qu’en est-il de la fameuse « industrie connectée 4.0 » ?

Le problème est bien plus urgent pour les entreprises de service que pour les industriels. Dans l’ordre des plus exposés, il y a d’abord les sociétés financières, les distributeurs et les entreprises de logistique puis enfin les industriels. Au final, ce sera même plus simple pour l’industrie. Au lieu de procéder à une transformation numérique par plate-forme, il faudra plutôt concevoir des usines virtuelles et intégrer des objets connectés, par exemple.

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“Tirer parti des standards GS1 doit rendre plus interopérables les applications blockchain dans la supply chain.”
— Yorke Rhodes III, global business strategist blockchain de Microsoft
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