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EXPERTISES

Brexit et supply chain, point d’étape

27.12.2018 • 09h00
Chronique d’une situation extraordinaire non clarifiée… Quelques rappels fondamentaux relatifs au Brexit pour prendre la mesure des bouleversements qui commencent à s’envisager sérieusement pour demain. Une tribune signée par Philippe-Pierre Dornier, professeur à l’Essec et président de Newton.Vaureal Consulting.

Les raisons qui conduisent au re-engineering permanent des supply chains ne manquent pas : les opportunités nouvelles apportées par la digitalisation, les réglementations à vocation écologique, la transformation des canaux de distribution, mais aussi… le Brexit. Le 23 juin 2016, le Royaume-Uni a voté favorablement pour le départ de l’Union européenne, avec en perspective la remise en place de frontières, de droits de douane, de réglementations administratives réinventées. Tout ce qui complique les supply chains et qui réduit leur fluidité… Rappelons que sans accord entre l’Union européenne et le Royaume-Uni, la période de transition pour se préparer, s’étalant du 30 mars 2019 au 31 décembre 2020, deviendra caduque, et dès le 30 mars prochain le Royaume- Uni deviendrait un pays tiers… Or, le Royaume-Uni est le troisième pays par sa population (près de 66 millions d’habitants) de l’Union européenne, après l’Allemagne et la France, et le deuxième pays en matière de PIB (2 273 milliards d’euros et 34 647 euros par habitant) devant la France (2 118 milliards d’euros et 31 669 euros par habitant). L’environnement commercial pourrait profondément changer avec la Grande-Bretagne et dès lors la logique des flux qui en résulte.

 

Imaginons ce que cela veut dire pour une PME qui travaille essentiellement en Europe et qui n’a donc aucune expérience établie avec des supply chains internationales. Aujourd’hui, il est ainsi aussi simple d’aller de Turin à Londres que de Londres à Birmingham. Après la notification par le Royaume-Uni au Conseil européen en mars 2017 de sa volonté de se retirer de l'Union européenne, l’ouverture des négociations s’est opérée. Mais l’actualité des quatre derniers mois n’a pas été avare en rebondissements, le scénario restant incertain, la perspective d’une sortie sans accord est de moins en moins écartée. Partisans du « hard » ou du « soft » Brexit s’affrontent. Les dates effectives de mise en place de nouvelles mesures affectant les supply chains, et la durée de la période de transition restent donc inconnues. Ainsi s’est installé autour de ce sujet un environnement incertain qui, s’il n’est jamais favorable à la sérénité des supply chains, n’en est pas moins stimulant.

 

Effets négatifs

Travailler avec l’Europe va nécessiter d’appréhender l‘ensemble des flux non plus comme un tout homogène intégrant les principaux pays mais comme un ensemble hétérogène avec au moins deux entités. Le Royaume-Uni, l’un des principaux pays de l’Union européenne, sera à part avec des règles spécifiques, les principes fondateurs de l’Union que sont la libre circulation des personnes, des biens, des services et des capitaux n’étant plus nécessairement appliqués par lui. L’économie anglaise subit déjà les contrecoups de cette situation avec de nombreuses difficultés dans le retail (ralentissement des achats conjugué à une concurrence forte du e-commerce) et dans le secteur de l’automobile. Bain a ainsi évalué le risque d’une baisse des profits de l’industrie automobile de 300 % dans le cas d’un « hard » Brexit. En effet, les voitures importées au sein de l’Union européenne supportent des droits de douane de 10 %. Or plus de la moitié des voitures fabriquées au Royaume-Uni sont exportées. Si des droits sont également imposés à l’entrée du pays, la situation ne fera que s’aggraver, la majeure partie des composants venant de l’Europe continentale. Si l’Angleterre saura ne pas subir et proposer des composantes nouvelles de sa politique économique qui tenteront de la rendre plus attractive (baisse des impôts), il faut envisager la longue liste des effets induits négatifs qu’un hard Brexit provoquera.

 

Tout d’abord la structure même des macro flux pourrait changer. La zone économique européenne a une particularité marquée. Une partie majoritaire des exportations des pays de cette région se fait principalement à destination d’autres pays de la zone et non pas vers l’extérieur de la zone. L’interdépendance économique des pays européens est donc grande et leurs échanges particulièrement importants. Pour le Royaume-Uni c’est 47 % de ses exportations qui vont vers l’Union européenne, et ce sont 51 % de ses importations qui en proviennent… Or, sous la poussée d’une dépréciation de la livre, les importations coûteraient mécaniquement plus chères alors que les exportations se trouveraient dans une situation plus favorables. Cette situation aura un effet direct sur les tarifs de transport, enclenchant des déséquilibres certains entre les flux entrants et les flux sortants. Si on y ajoute la possible apparition de taxes douanières, l’ensemble du réseau de la supply chain sera affecté, avec des relocalisations probables d’outils industriels, vers l’Union européenne.

 

Vers un ralentissement des flux ?

Dans un domaine plus opérationnel, l’attractivité des infrastructures logistiques du Royaume-Uni se verra affaiblie, les procédures douanières et les contrôles associées vont compliquer les entrées dans le pays, que ce soit pour le vecteur maritime ou celui du tunnel. Procédures et vérifications amèneront nécessairement à des temps d’attente et à des engorgements possibles. L’European Sea Ports Organization (ESPO) insiste sur le fait que les ports pourraient devenir des goulots d’étranglement et que cela déstabiliserait des supply chains établies de longue date. Le Road Haulage Association (RHA) a publié un avertissement montrant que 30 % de la nourriture consommée au Royaume-Uni arrivent par camion de l’Union Européenne et font partie des 4,5 millions de trajets annuels entre les deux zones qui sont gérés sans contrainte des services du HMRC (Her Majesty’s Revenue and Customs). Pour de tels produits, un ralentissement des flux lié à des procédures plus nombreuses serait dommageable pour la qualité d’une partie des produits.

 

En matière de main d’oeuvre, l’Angleterre s’est distinguée depuis de nombreuses années par un important flux de migrants provenant de l’Europe qui a permis au pays de disposer d’une main-d’oeuvre bon marché. Les activités d’entreposage et de prestations logistiques s’en trouveront directement affectées, avec une plus grande difficulté à recruter et un renchérissement des coûts, alors que les coût de personnel dans un entrepôt classique sont de l’ordre de 40 %. Une opportunité s’ouvrira peut-être alors pour accélérer l’automatisation des entrepôts et leur robotisation. Quant à la partie échange d’information, elle va s’inscrire dans le mouvement de changement de système d’information douanier qui sera mis en place au Royaume-Uni à partir de 2019. Mais pour les exportations comme pour les importations, il faudra être en mesure d’apporter le preuve des origines des produits. Il sera toujours possible d’opter pour le statut d’Authorised Economic Operator (AEO). Mais cela nécessitera une longue anticipation pour avoir accès au statut. Le système de déclaration en douane actuel en Angleterre doit changer en 2019. Un projet de longue date qui avait été bâti avec un flux projeté de 60 millions de déclarations par an. Avec le Brexit, il devrait avoisiner les 300 millions…

 

Le 19 juillet, la Commission européenne a publié un document informant les États des dispositions à mettre en oeuvre dans le cas d’un hard Brexit. Il y est rappelé que les États devront réintroduire leurs contrôles aux frontières pour tous les flux de biens et de personnes venant ou allant au Royaume-Uni (douanier, phytosanitaire, sanitaire). Le document insiste sur le fait que ces contrôles impacteront sévèrement les transports, les délais et la congestion dans les ports. Le pire n’est jamais certain. Mais tâchons encore d’anticiper aujourd’hui dans la sérénité ce que nous pourrions faire demain dans la précipitation et dans la peur.

BUZZ LOG
“La supply chain est un puissant accélérateur de développement”
— Jean-Paul Guichard, directeur supply chain de PepsiCo France
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