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Et si le véritable enjeu était de savoir quand la marchandise arrivera plutôt que où elle se trouve ?

11.09.2020 • 15h54
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Sébastien Fraysse, directeur de l’activité transport et logistique EMEA chez Here Technologies

Prévoir l'imprévisible. Un défi auquel les technologies doivent aujourd’hui répondre pour apporter une visibilité prédictive sur la supply chain. Pour calculer les ETA (estimated time of arrival) les plus fiables possibles, les données de localisation sont essentielles. Une tribune signée par Sébastien Fraysse, directeur de l’activité transport et logistique EMEA chez Here Technologies.

Les perturbations causées par la pandémie de Covid-19 ont mis en évidence une source majeure de fragilité dans nos réseaux logistiques : le manque de visibilité réelle. Que se passe-t-il entre deux points de contrôle ? Comment gagner en précision pour fiabiliser les ETA ? La course est lancée pour relever ces défis à l’ère du Covid.

 

Une supply chain plombée par le manque de visibilité

Avoir une visibilité quasi-temps réel est un enjeu clé dans la supply chain. Or, de nombreux opérateurs ont encore du mal à tracer leurs marchandises, du point d'origine, à l’entrepôt, jusqu’au client. Et cela peut vite devenir un problème encore plus important si des restrictions imposent de devoir changer rapidement de stratégie : s’approvisionner dans de nouvelles zones géographiques, passer de l’aérien au maritime ou prévoir des inspections douanières plus longues. Les systèmes historiques et contrôles manuels étant encore largement utilisés, de nombreux responsables logistiques doivent souvent composer avec des données peu fiables, qui ne leur permettent pas de planifier leurs livraisons avec précision.

 

Acquérir une véritable visibilité sur sa supply chain n’est certes pas simple. Il ne s’agit pas seulement de mettre un tracker sur une palette pour la suivre, mais aussi et surtout d’anticiper, avec le plus de précision possible, quand la palette arrivera à destination. Le monde est complexe, dynamique et imprévisible. Les accidents de la circulation, les changements d'horaires et le mauvais temps peuvent facilement faire dérailler un plan. Et le fait de ne pas pouvoir replanifier avant que les problèmes ne se matérialisent peut coûter cher aux entreprises : pénalités pour dépassement de délais d'expédition, attentes interminables aux points de contrôles, camions circulant à vide.

 

Selon une étude récente du Gartner, il faudra attendre 2023 pour qu'au moins la moitié des grandes entreprises mondiales disposent de solutions de visibilité en temps réel sur les transports. Cela dit, la pandémie récente pousse probablement beaucoup d'entre elles à intensifier leurs efforts pour combler les lacunes technologiques au plus vite.

 

Révéler la « réalité du terrain »

L’une des pistes les plus prometteuses pour acquérir cette visibilité en temps réel et rendre les ETA plus fiables est de s’appuyer sur des données et algorithmes de localisation. Disponibles sous forme d'API, ils contribuent à exposer la « réalité du terrain », c'est-à-dire la réalité des conditions sur le réseau de transport, en fonction d'informations telles que les incidents routiers en temps réel, les dangers anticipés et le calcul d’itinéraire en fonction du contexte.

 

Les nouvelles technologies de localisation permettent également de planifier avec précision des trajets mixant plusieurs modes de transport, ce qui est finalement la voie suivie par une grande majorité de marchandises. Grâce à ces informations, les applications de la supply chain peuvent s'adapter de manière proactive à leur environnement spatial. Lorsqu’un incident survient, des alertes en temps réel sont déclenchées et les itinéraires sont automatiquement recalculés.

 

Le gain potentiel peut être considérable. Prenons l’exemple concret d’une société qui livre chaque année plus d’un million d’équipements médicaux de pointe. Certaines machines arrivent parfois endommagées par le transport, sans savoir exactement ce qu’il s’est passé, ni où. Il est aussi difficile de donner une date précise de livraison aux hôpitaux qui attendent souvent avec impatience leur matériel. Pour résoudre ces problèmes, cette société a misé sur de nouvelles capacités de suivi et de localisation. Celles-ci ont permis d'améliorer l'acheminement, la visibilité multimodale et la traçabilité, se traduisant par des économies de matériel et des clients plus satisfaits.

 

La science avancée derrière les ETA

Les organisations peuvent enrichir leur ERP (Enterprise Resource Planning) ou leur TMS (Transport Management System) avec des capacités de localisation avancées, qui vont bientôt permettre de calculer les ETA en temps réel. Une grande entreprise de containers danoise le fait déjà.

 

Les cartes numériques modernes intègrent aujourd’hui une topologie riche et des configurations routières précises au niveau des voies, ce qui est utile pour les camions notamment. Elles s'étendent aussi de plus en plus aux environnements indoor, faisant apparaître les usines, les chantiers et les aéroports. Et là où il y a des lacunes, de nouveaux outils permettent aux entreprises de dresser rapidement leurs propres cartes d’installations privées. Certains acteurs français de renom, notamment dans la livraison de colis ou l’industrie automobile, s’appuient d’ailleurs déjà sur des solutions innovantes combinant localisation indoor et réseau bas débit pour suivre conteneurs de colis ou chariots de pièces industrielles à l’intérieur des sites de production, d’assemblage et autres entrepôts.

 

En outre, de nombreuses données alimentent les algorithmes de calcul d’itinéraire. Le machine learning joue désormais un rôle important dans la prévision des ETA, avec des millions de trajets réels enregistrés chaque mois sur lesquels s’appuyer. Les moteurs d’optimisation de tournées s’enrichissent, avec des informations telles que le temps qu'il faut généralement pour tourner à gauche à un carrefour donné. Quelques secondes supplémentaires ici et là peuvent s'additionner pour atteindre des minutes et des heures sur de longs trajets.

 

Des données prêtes à l'emploi et mutualisées

De nombreuses données utiles sont aujourd’hui encore organisées en silos dans les entreprises, restant difficiles à extraire et à croiser pour en retirer une véritable intelligence. Certains fournisseurs de données en ont pris conscience et ont cherché à rendre les flux de données utiles plus facilement accessibles, via des places de marché notamment.

 

Les entreprises peuvent ainsi avoir accès à des flux de données normalisés, anonymisés et prêts à l'emploi provenant des routes, des véhicules et des systèmes météorologiques. Une place de marché permet aux développeurs de logiciels de logistique de s'approvisionner et de s'abonner plus facilement aux données d'autres fournisseurs via un point d'intégration unique. Ils peuvent également constituer des pools de données et coopérer avec des partenaires en amont et en aval de la chaîne. En unissant leurs forces de cette manière, ils augmentent la densité et la couverture géographique, ce qui enrichit encore le volume global de données pouvant améliorer la visibilité et les ETA.

 

Outre la mutualisation des données, la mutualisation des flux via des regroupements de logisticiens et d’acteurs locaux est également un axe à privilégier pour optimiser la supply chain et conjuguer enjeux économiques et environnementaux. En France par exemple, un véritable dispositif global de logistique urbaine reposant sur la mutualisation et l’optimisation des livraisons se développe dans une vingtaine de grands villes (Nantes, Paris, Strasbourg, Lille…). À partir de plusieurs sites en ville, des services de stockage et de livraison urbaine sont proposés aux transporteurs, messagers, commerçants, artisans, collectivités, entreprises et particuliers, en utilisant des véhicules à faible niveau d’émissions et des vélos.

 

Dans le climat actuel, le besoin d'une véritable visibilité est impératif, et les opérateurs ont tout intérêt à renforcer l’intelligence de localisation de leur supply chain, à miser sur plus d’automatisation et à réfléchir dès à présent à un avenir plus collaboratif, où les données multi-parties seraient mutualisées, au bénéfice des entreprises, des consommateurs et des villes. C’est seulement en développant ce genre d’initiatives que l’on pourra réellement modéliser les réseaux et intégrer la dimension écologique dans la planification.

BUZZ LOG
“Ce que demandent les logisticiens à la géolocalisation, c’est de pouvoir réaliser un audit éphémère de leurs flux stratégiques”
— Loïc de Kerhor, directeur général d’Arenzi
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