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Et si...

31.12.2021 • 09h00
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Et si l’impossible se produisait, si l’impensable devenait réalité. Et si les goulots d’étranglement actuels, loin de se résorber, se transformaient en un formidable blocage. Une tribune signée par Philippe-Pierre Dornier, professeur à l'Essec et président de Newton.Vaureal Consulting

La vie est meilleure que redoutée… C’est certain. Le sentiment du retour à une vie normale, et, dans de nombreux secteurs, une très bonne année 2021 du point de vue économique. Impensable il y a encore un an, au sortir d’une année 2020 qui apparaissait comme apocalyptique et qui laissait prévoir le pire. Tout a été dit sur l’épargne des ménages et le désir de rattraper le temps perdu en dépensant quelques surplus, sur les pénuries généralisées qui permettent de gagner plus en vendant moins grâce à l’augmentation des prix qui en résulte, sur l’absolue nécessité de préparer les coups d’après marqués par le digital et la prise en compte du développement durable. Tout semble avoir repris presque un cours normal. Mais, les tensions restent fortes sur les supply chains globales : restriction d’énergie en Chine avec des fermetures d’usines et des raréfactions de nombreux produits, acheminement des conteneurs qui restent problématiques.

 

Les derniers chiffres de la situation aux États-Unis n’ont rien de rassurant avec la perspective des fêtes de fin d’année. Le 6 novembre, selon Marine Exchange South California, il y avait 157 navires en attente de déchargement en provenance d’Asie à l’arrivée à Los Angeles Long Beach, dont 101 étaient des porte-conteneurs. Par rapport au mois d’août leur taille a significativement augmenté, 30 % des navires en attente faisant plus de 10 000 TEUs (contre 23 % en août). Actuellement, les délais de déchargement au Port de Los Angeles sont de plus de 14 jours ce qui équivaut à la durée de traversée des porte-conteneurs les plus rapides sur le Pacifique… Selon la base de données Freightos, si les prix ont atteint un plateau depuis la fin du mois de septembre, il reste début novembre, à 14 219 USD de l’Asie vers le Nord de l’Europe après un plus haut historique à 14 703 USD le 1er octobre et avec une augmentation de 560 % par rapport à il y a un an… Les conclaves d’experts s’accordent pour dire, avec l’augmentation en parallèle du pétrole, que toutes choses égales par ailleurs, 2022 verra au mieux une asymptote aux alentours de 7 000 USD. Mais il faut y mettre en regard l’augmentation du prix de l’énergie, le pétrole s’étant renchéri depuis ses taux les plus bas du début de l’année 2020 (16 USD/baril). Il est aujourd’hui à 82 USD loin encore de ses records absolus de 2008 à 140 USD.

 

Et si…

Et si l’impossible se produisait, si l’impensable devenait réalité. Et si les goulots d’étranglement actuels, loin de se résorber, se transformaient en un formidable blocage. Imaginait-on fin 2019, les conséquences de la pandémie et le scénario de l’année 2020 ? Et si… Et si la situation géostratégique venait à transformer durablement le champ des contraintes sur la circulation des marchandises. Taïwan : 23 millions d’habitants. La Chine : 1,4 milliard. 16 pays de l’ONU reconnaissent Taïwan (la République de Chine) comme les Îles Marshall, les Tuvalu, Haïti ou le Saint-Siège… Aucun des grands pays développés n’a reconnu Taïwan. Certains, au cours des 70 dernières années, ont retiré leur reconnaissance pour la donner à la Chine. Realpolitik ! Qui ira se battre longuement pour un pays qui n’est pas même reconnu aujourd’hui par les grandes puissances ?

 

Il y aura de la gesticulation, c’est certain. Et elle sera à portée logistique, c'est sûr. Et si donc la région asiatique venait à se figer suite à une réunification volontariste de la Chine et de Taïwan. Le sujet ici n’est pas de mesurer les scénarios politiques possibles, mais de prendre cette hypothèse pour en évaluer les conséquences sur la supply chain. Suggérons cette hypothèse aux décideurs et posons leur la question du comment ils l’ont pris en compte dans leurs choix actuels autrement que par un « nous serons réactifs ». Que voudrait dire la congélation de la région ? Une limitation des échanges avec des hypothèses de durée modulables (3 semaines, 3 mois, 3 ans…). Des échanges rendus difficiles ou impossibles, soit pour des questions de sécurité, soit pour des raisons politiques d’injonction à la cessation de tout type d’échange, soit par blocage militaire, en mesure de rétorsion des mers de Chine orientale et méridionale et du détroit de Malacca.

 

Quelles seront donc les alternatives ?

La recherche de routes alternatives. Pas impossible. Mais principalement à partir de… la Chine. L’Asie est l’univers du maritime. On ne peut y commercer raisonnablement, en coût et en quantité, que par bateau. Même à partir de la Chine dans le cadre d’un contexte politique qui consisterait à affirmer haut et fort que tout est bloqué, tout en laissant, ni vu ni connu, des portes poreuses d’entrée et de sortie, le débit ferré serait de quelques dizaines de milliers de conteneurs par semaine contre quelques centaines de milliers par voie maritime. La taille des tubes n’est pas comparable. Si, à cor et à cri, chacun appelle de ses vœux une moindre dépendance industrielle à l’égard de la Chine en particulier et de l’Asie en général, est-ce possible dans le court terme ? Par réimplantation locale, non, car réimplanter des usines, pour qui connait le monde industriel, n’est pas un simple sujet d’investissement ponctuel.

 

Une réimplantation nécessite le développement d’un écosystème dans son ensemble qui comprend, autour de l’usine, de nombreux autres métiers qui eux-mêmes ont besoin d’une masse critique d’usines pour pouvoir prospérer. Il faut non seulement les bâtiments et les machines, mais également, beaucoup plus critiques, les formations pour les compagnons régleurs, conducteurs de machine qui ont le tour de main pour que les process fonctionnent. Il faut les fournisseurs de pièces de rechange, et d’outils, ainsi que tous les savoir-faire spécifiques qui tournent autour de ces activités, les compétences en maintenance, les capacités à évacuer et à traiter les déchets, les spécialistes en fluides de tout genre nécessités pour le bon fonctionnement de l’usine, les fournisseurs de matières diverses et multiples… Motiver leur retour, créer les masses critiques pour les rendre possibles vont va prendre un temps certain.

 

Envisager des alternatives de sourcing à bas coût pour au moins conserver un semblant d’avantage concurrentiel est une option. Faut-il encore l’anticiper et accepter dès aujourd’hui d’acheter certainement plus cher pour sécuriser dans la durée des approvisionnements à prix négociés ? Car si une arrivée massive de demande se concrétisait dans certains pays du pourtour méditerranéen à la recherche subite d’une alternative à un sourcing asiatique temporairement bloqué, on imagine la conséquence en matière d’effet prix. Voir et croire ne sont pas compatibles. Nous prenons trop souvent nos décisions dans la croyance. Les croyances héritées de l’équilibre que nous avons trouvé dans nos choix passés et les croyances à vouloir atteindre des objectifs que nous avons fixés pour le futur. La vérité est dans la juste observation des faits présents mêmes s’ils ne s’alignent pas sur le confort de nos habitudes passées et avec le désir d’atteindre nos objectifs futurs.

 

Et si… toute l’Asie se bloquait durablement. Vous y êtes-vous préparés ?

 

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