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Guerre et inflation : le blues de mon machiniste agricole

04.03.2022 • 16h00
Une tribune de Philippe-Pierre Dornier, professeur à l’Essec et président de Newton.Vaureal Consulting.

Au mois de décembre, j’écrivais dans cette tribune : « Et si la situation géostratégique venait à transformer durablement le champ des contraintes sur la circulation des marchandises ». Et, l’impensable est devenu réalité. Si elle est encore circonscrite géographiquement, la situation géostratégique en Ukraine, conjuguée aux effets de la pandémie dans l’économie, propage déjà ses effets dans les maillons les plus élémentaires de la chaine économique. Ainsi, mon machiniste agricole est aujourd’hui démoralisé.

 

La vie économique d’une petite PME rurale dans l’ombre du conflit

Mon machiniste agricole est un homme bien, un homme de la terre, plein de bon sens, de volonté. Il réalise un million d’euros de chiffre d’affaires avec une petite dizaine de salariés. Mais aujourd’hui il est déprimé. Il est dérouté par une situation qu’il n’a jamais connue. Une partie de son travail est en train de s’envoler : 15 % des tonnages d’engrais azotés (dérivés du gaz naturel venant en particulier de Russie) vont manquer pour la campagne céréalière en cours... Et dans la situation difficile de ses clients (indisponibilité des engrais, prix des engrais et des alimentations animales, manque de pièces de rechange...) il voit la nécessité de répercuter des augmentations de coût qu’il subit déjà de plein fouet. Cette semaine, il a pris la résolution d’envoyer un courrier à tous ses clients. Remerciements d’usage sur la relation fidèle, puis la seconde section de son courrier a abordé le sujet sensible. Il écrit (ce sont ses chiffres) : « Depuis le deuxième trimestre 2021 les coûts de production ont flambé, vous le savez bien, vous avez en partie les mêmes. Rien ne parle plus que les chiffres et nous les mettons carte sur table : +55 % sur les prix des carburants entre début 2021 et début 2022, +40 % sur le prix des films plastiques, +35 % sur le prix des ficelles et filets, 25 % à 50 % sur le prix des pneumatiques, +30 % sur le prix des pièces et des matériels neufs en deux ans ». Et de terminer son courrier par l’annonce de l’augmentation significative de ses prix.


L’inflation s’est mise en marche et la guerre est son accélérateur

L’inflation en France a été, en janvier 2022, de 0,3 % sur un mois et de 2,9 % sur 12 mois glissants. Aux États-Unis, elle a atteint 7,5 % en janvier, son plus haut depuis 1982. Le cycle que nous connaissons démarre très brutalement et repose sur trois causes majeures qui se conjuguent.


Tout d’abord, l’inflation s’est enclenchée par la hausse des coûts. Le rapport du Cnuced de l’ONU « Review of Maritime Transport 2021 » explique que l’augmentation récente des coûts de transport a renchéri de 1,5 % le prix des produits finaux au niveau mondial, ayant ainsi contribué pour la même part à la récente inflation. Cette inflation supply chain est répartie très inégalitairement. Plus généralement, une augmentation de 15 % des coûts de transport se propage le long de la chaine de valeur et contribue un an après à une hausse d’environ 0,1 % des prix. Enfin, le sujet de la tension sur l’emploi fait augmenter les salaires. Aux États-Unis, près de 40 millions de personnes (pour 120 millions de salariés dans le privé ...) ont quitté leur emploi en 2021, dont plus de 40 % sans perspective de nouvelle embauche au moment de leur départ. C’est le phénomène de la Grande Démission (Big Quit/Great Resignation). Les compétences se raréfiant, les salaires augmentent. Ensuite, l’inflation s’est animée par l’effet d’une forte demande. La reprise post grande période de confinement a été très forte et a créé l’inévitable déséquilibre entre l’offre et la demande. D’une part, les entreprises dans l’incertitude des événements ont été prudentes dans la constitution de leurs stocks et dans la reprise de leurs investissements.

 

D’autre part, elles ont été obligées de faire face aux multiples phénomènes de dérèglement des supply chains qui ont débouché sur des pénuries multiples, sur des incapacités à transporter les produits, sur des délais non fiables, et sur des désynchronisations majeures entre les actions marketing et les rythmes supply chains. Enfin, l’inflation s’est enclenchée par excès de création monétaire. Les politiques accommodantes des états sur un registre plus ou moins prononcé du « quoi qu’il en coûte », y compris aux États-Unis, ont permis un afflux de liquidité dans les ménages, une épargne record, le tout avec, particulièrement aux États-Unis, un marché action qui a permis aux ménages ces dernières années, d’engranger des plus-values considérables. S’ajoute aujourd’hui la guerre russe contre l’Ukraine qui ne va rien arranger à la situation. En effet, les principaux conflits des 100 dernières années ont été systématiquement des amplificateurs de phénomène inflationniste. Sous ce triple effet conjugué, le cycle inflationniste, endormi depuis 30 ans, s’est donc réveillé violemment et les taux de progression des prix sont inhabituels.


Les supply chains face à l’inflation

Les supply chains déjà ébranlées par les déstabilisations qu’elles ont connues au cours des trois dernières années ne vont pas être épargnées par l’amplification du phénomène inflationniste porté par le climat de guerre, et ce, sur au moins trois de leurs composantes majeures de coûts : le transport, les stocks, les surfaces et les personnels en entrepôt.


Tout d’abord, le prix de l’énergie va peser mécaniquement sur les prix des transports et en conséquence sur le coût des supply chains. La part des transports, tous secteurs et tous produits confondus (des chiffres à manipuler donc avec précaution) est de l’ordre de 40 % du coût total d’une supply chain, qui elle-même représente environ 10 % du chiffre d’affaires de l’entreprise. Pour une société d’équipements automobiles enregistrant 25 milliards de chiffre d’affaires, c’est près d’un milliard de coûts de transport annuel. Une hausse de 10 % de ces derniers représente 100 millions d’euros de coûts additionnels et de perte de marge.


Les supply chains n’aiment pas les stocks. Les solutions mises en place ont eu tendance dans leur ensemble à les éliminer ou, à défaut, à les réduire drastiquement. Les approches lean, le juste-à-temps, le déploiement de plate-forme cross-docking, la mutualisation de stocks... les innovations ont été nombreuses pour y parvenir. L’inflation rend cette finalité moins évidente. Une part du raisonnement peut consister à confirmer que si les supply chains n’aiment pas les stocks, les stocks n’aiment pas l’inflation. Les stocks coûtent environ 20 % du coût total de la supply chain. Mais une autre part du raisonnement, en période d’inflation, peut consister à inverser la tendance et penser que ce qui est acheté aujourd’hui, coûte moins cher que demain, et ainsi constituer des stocks spéculatifs. Cela conjugué au fait de reconstituer des stocks pour résoudre le problème de pénuries des produits et de la non-fiabilité des fournisseurs engendre une croissance des volumes stockés...


Pour les entrepôts, la tension sur l’augmentation de stocks telle que nous venons de la décrire conjuguée aux immenses besoins en matière de surfaces pour le e-commerce crée une pression forte sur le prix de l’entreposage. Prologis, le spécialiste de l’immobilier logistique avec 93 millions de mètres carrés gérés dans le monde, enregistre des taux d’occupation records avec un taux de 97,4 % de manière globale dans le monde et 98,5 % en France. L’entrepôt devient une denrée rare. Les investissements nécessaires pour accompagner la transition énergique renforceront les tensions sur les prix de l’entreposage. Quant au personnel, le chômage déclinant et les augmentations inévitables entrainées par l’inflation contribuent à renchérir encore le coût de fonctionnement de la plateforme logistique.

 

En conclusion, mon machiniste agricole a suivi la voie de la sagesse en répercutant les augmentations de prix qu’il supportait dans sa propre tarification. Mais en cela il contribue à propager une inflation galopante à tous les étages de l’économie. La disponibilité et les taux de fret ont mis le feu aux poudres. La guerre intensifie la situation. C’est maintenant certain.

 

 

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