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La Blockchain, facteur de disruption ?

16.03.2017 • 08h15
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par Laurène MATZEU DE VIALAR
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Certains en parlent comme d’une révolution, quand d’autres, plus mesurés, reconnaissent cependant les possibilités d’évolutions que cette technologie pourrait apporter sur le secteur. Grande favorite de la finance, des banques et de l’assurance, la Blockchain séduit aussi la supply chain. Retour sur les bienfaits attendus d’une technologie dont tout monde le parle.

1. La Blockchain se fait une place dans la supply chain

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Née de l’apparition du bitcoin en 2008, elle fait déjà ses preuves depuis plusieurs années. Souvent proclamée « prochaine révolution après internet », elle n’en finit plus de séduire, quels que soient les secteurs d’activités. La Blockchain est sur toutes les lèvres.

Mais quelle est-elle ? Une sorte de registre mondial, décentralisé, sécurisé et immuable, à l’intérieur duquel s’enregistrent des transactions dans une succession de blocs (d’où l’appellation Blockchain). La start-up Blockchain France la définit comme « une technologie de stockage et de transmission d’informations, transparente, sécurisée, et fonctionnant sans organe central de contrôle. » Depuis peu, cette fameuse technologie a fait naître de nouvelles idées dans l’esprit de ceux qui s’y sont déjà intéressés. Et ce, tout particulièrement dans le secteur de la supply chain. « L’application de la blockchain qui n’était que monétaire et financière jusqu’en 2015, s’est développée à partir de cette même année sur des applications supply chain aux États-Unis et probablement en Chine. Des réflexions, voire de premiers pilotes, ont démarré à la fin du second trimestre 2016. En France, au travers de la première conférence nationale sur le sujet (ndlr : lors du Supply Chain Event de novembre 2016), de premiers pilotes ou POC (Proof of concept) ont été dévoilés : la société Dartess sur la logistique du vin, le cabinet Veritas sur la traçabilité du thon et un dernier avec Connecting Food, food-tech spécialisée dans la conformité alimentaire* », entame Laurent Grégoire, de la chaire supply chain de CentraleSupélec. IBM, qui a contribué dès 2015 au projet Hyperledger avec la Fondation Linux reconnaît également le caractère porteur de la technologie pour la supply chain : « La Blokchain apporte transparence et traçabilité sur la chaîne de valeur. L’information est plus facilement partageable avec les acteurs concernés. Elle n’est pas centralisée et fournie par un des acteurs mais elle est opérée et partagée par tous. Cela réduit les litiges, la possibilité de fraudes et tout autre type d’inconsistances générées par la multiplicité des acteurs. Elle permet une seule source de vérité partagée au sein d’un écosystème », explique Luca Comparini, Blockchain leader pour IBM France.

 

Des cas d’usages nés pour la supply chain

Mais quels seraient alors concrètement les bienfaits de la technologie sur le secteur ? La mutualisation et la sécurité des données sont ses premiers atouts. La Blockchain est une base de données partagées. Ainsi, après avoir fixé des règles d’un commun accord, les différents acteurs d’une même supply chain peuvent nourrir cette base de données et en faire un espace normalisé, auditable, où il est possible de visualiser l’état du réseau à un instant T. Les informations sont horodatées, infalsifiables et sécurisées. Mais la Blockchain permet aussi la numérisation et le suivi d’actifs. Exemple concret, le travail effectué par IBM et la start-up Everledger, qui propose une solution pour la traçabilité des diamants. La jeune pousse, qui s’appuie sur la technologie Hyperledger, associe une sorte d’identité numérique à chaque diamant avec un numéro de série, un ensemble de métadonnées spécifiques au diamant et attache l’information à des transactions sur une blockchain permettant de garantir leur inviolabilité, de sa création à sa mise sur le marché. « Ici, on parle de diamants mais finalement l’applicabilité peut se faire sur d’autres produits du secteur du luxe », note Luca Comparini. IBM a également démarré l’année dernière un projet avec Walmart, géant américain de la distribution et l’université chinoise de Tsinghua afin d’améliorer le suivi et la traçabilité alimentaire sur la viande porcine en Chine. L’idée étant de se concentrer sur l’amélioration du tracking alimentaire à travers l’utilisation de la Blockchain et trouver une réponse à la série de scandales qui s’est abattue sur la question un peu partout dans le monde. Lieu d’élevage, d’abattage, numéro de lot, données usines, date d’expiration du produit, température de stockage et délais de livraison sont couplés sur la Blockchain. Elle permet ainsi de garantir une meilleure gestion de la traçabilité et une sécurité alimentaire accrue en utilisant des outils dématérialisés pour faciliter le contrôle et l’inspection. Mais les cas d’usages ne s’arrêtent pas au luxe et à l’agroalimentaire. Le secteur du transport pourrait aussi y trouver des réponses à ses problématiques : « La FNTR a démarré une réflexion sur la Blockchain notamment liée aux douanes pour le transport routier. Parallèlement, le port de Rotterdam s’est également associé à un consortium aux Pays-Bas », signale Laurent Grégoire. « On peut tout à fait imaginer s’assurer qu’un produit est bien dédouané ou alors qu’un produit fragile, nécessitant des précautions de manipulation et de stockage, reste bien à certaines températures. Un capteur de température ferait des relevés réguliers, qui seraient ensuite stockés numériquement sur une Blockchain. Cela apporterait un niveau de confiance supérieur au suivi actuel du cycle de vie du colis », poursuit François Stephan, directeur général adjoint de l’IRT SystemX, Institut de Recherche Technologique. Ainsi, la Blockchain, en automatisant les transactions et leur suivi, aurait un impact sur les relations entre fournisseurs, prestataires et clients… et ce, dans toutes sortes de processus métiers.

 

Une confiance retrouvée et des contours à dessiner

« Quand vous utilisez un logiciel centralisé où chacun va remonter de l’information, cela fonctionne très bien mais il faut avoir confiance en l’acteur principal. La Blockchain donne la possibilité de s’exempter d’un tiers qui contrôlerait tout pour arriver à un modèle distribué sans organe central de contrôle », note Clément Bergé-Lefranc, co-fondateur de Ledgys. Si la confiance est totale, reste alors à savoir quel modèle adopté. Sur la Blockchain, il pourrait se définir par les « smart contracts ». Ces programmes autonomes exécutent automatiquement des conditions définies en amont par les acteurs de la Blockchain garantissent que les termes du contrat ne pourront pas être modifiés. « Le smart contract fait exactement ce qu’on lui dit de faire. Écrit une fois, il est ensuite validé par les acteurs concernés et inscrit de façon immuable sur la Blockchain. Il s’exécute ensuite automatiquement selon la routine du code, à chaque transaction qui le sollicite », détaille Clément Bergé-Lefranc. Au cœur de la Blockchain, il permet de savoir comment utiliser les informations qui y transitent : qui les gère et qui décide de leur utilisation. Exemple ? Un entrepôt donne l’information de son niveau de stock en temps réel. Il commande automatiquement des produits à un fournisseur lorsque ce stock atteint un niveau auparavant défini dans le smart contract, et ce, sans remonter au décisionnaire. « Une automatisation qui provoquera un changement des processus décisionnels et une forte accélération de la supply chain », analyse Laurent Grégoire. Ainsi, selon Clément Bergé-Lefranc, « chacun contribue positivement à fonctionner ensemble. Les acteurs génèrent un équilibrage des cartes, chaque acteur est une des composantes du système et personne ne peut le contrôler à titre individuel. Et cela permet de s’exempter des tiers de confiance. » Mais si les smart contracts définissent les process et cadre l’utilisation de la blockchain, il n’en reste pas moins que la technologie soulève également la question de la normalisation des informations à traiter : leur nature, leur forme et leur utilisation : « Les commissions de normalisation sur la Blockchain sont en train de se mettre en place. Au niveau français, l’Afnor a eu une première réunion sur le sujet fin décembre. Cela va se multiplier ensuite à travers les filières », précise Laurent Grégoire. Par ailleurs, l’organisme collaboratif de standardisation GS1 réfléchit également à la question, comme en témoigne l’intervention de François Deprey, son CEO France lors de la 1ère conférence nationale Blockchain et supply chain de novembre 2016 au Supply Chain Event.

 

Des technologies innovantes et partenaires

Une fois normée, l’information se devra également d’être enrichie. Une évolution permise par l’adéquation de la technologie Blockchain avec d’autres. Si le lien avec le big data semble évident du fait de la masse d’information à traiter, l’Internet des objets devrait aussi jouer un rôle prépondérant dans le développement des cas d’usages sur le sujet. Exemple ? Une balise mobile IoT est installée sur une palette. Elle indique des notions de températures et de géolocalisation. La palette part de Chine. À l’aide d’un smart contract, il a été défini que la transaction financière est effectuée au moment où la palette atteint le sol français. L’échange documentaire se fait quant à lui lorsque le produit quitte la Chine. Une fois le smart contract validé et signé, c’est l’IoT via la balise intégrée sur la palette qui va générer progressivement la transaction en fonction de sa localisation. Quand la palette quitte le quai en Chine et monte sur le bateau, l’information arrive de manière certifiée et authentifiée sur la Blockchain, le smart contract déclenche le transfert de documents. La palette est ensuite déchargée sur le quai français. À ce moment-là, l’information remonte via l’IoT, le smart contract effectue la transaction financière. « Et si mes produits sont abimés, théoriquement, quand le bateau était en mer, l’IoT a généré une information disant que la température a augmenté. Cette information a donc été remontée de manière certifiée sur la Blockchain. Elle devient alors une preuve pour l’assureur. Mieux encore, cela peut générer une nouvelle commande auprès du fournisseur pour refaire l’expédition le plus rapidement possible. Avec le smart contract, tout le monde est prévenu et a pu anticiper », continue Clément Bergé-Lefranc. Du côté de chez IBM, si l’IoT semble aussi être une piste de réflexion, elle n’est pas la seule technologie à mobiliser les recherches : « La Blockchain a beaucoup de sens avec certaines autres technologies. Nous réfléchissions également à comment la coupler avec l’intelligence artificielle », divulgue Luca Comparini.

 

De la révolution à l’expérimentation

Couplage technologique, modification des processus décisionnels, désintermédiation, traçabilité temps réel… la Blockchain, sécurisée et infalsifiable, aurait la capacité d’accélérer le temps dans un environnement de confiance. Pour autant, selon Antoine Yeretzian, co-fondateur de Blockchain France, « elle ne va pas changer le monde et tout disrupter. Mais sur certains segments, à assez court terme, elle va faire évoluer pas mal de choses dans la façon de concevoir le business ». Sur la désintermédiation par exemple, Laurent Grégoire croit à une évolution du rôle des tiers de confiance au sein de la chaîne de valeurs : « Dans le cas de Bureau Veritas et de son initiative sur la traçabilité du thon, c’est justement un tiers de confiance qui prend le sujet à bras le corps, en se transformant en animateur de la Blockchain », note-t-il avec justesse. Et encore maintenant, malgré l’écho considérable dont elle bénéficie, la Blockchain n’en est qu’à ses prémices. Pour Antoine Yeretzian, « dans le secteur de la supply chain, des expériences pertinentes vont sortir au grand jour ». Une idée partagée par Luca Comparini qui pense assister cette année « à la mise en production de quelques solutions à petite échelle, relativement simples et de petits projets opérationnels en supply chain. » « La Blockchain, comme toute technologie, peut être vue avec une certaine complexité. Tout l’enjeu est de la rendre facilement compréhensible par les métiers, quels qu’ils soient. Je suis persuadé qu’elle peut rapidement apporter de la valeur ajoutée et de l’innovation même à des acteurs encore peu impliqués dans la digitalisation. On peut y voir une façon d’avancer dans cette digitalisation, à condition d’avoir les bons outils. La Blockchain peut être un accélérateur de la transformation numérique », conclut François Stephan.

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Mener un projet Blockchain

Monter un projet supply chain autour de la technologie Blockchain nécessite du temps et de l’engagement. Retour en quelques lignes sur quelques principes à retenir. 

Si au démarrage, le projet demande peu d’acteurs pour construire le socle technologique et définir un ensemble de règles de fonctionnement, la plateforme doit ensuite s’ouvrir et s’élargir avec l’apport d’informations de nouveaux acteurs. « La valeur de la plateforme devient incrémentale une fois que l’on fédère et ajoute des acteurs et que l’information est enrichie par les interactions de ces derniers », observe Luca Comparini, Blockchain leader pour IBM France. Comme dans tous types de projet, il convient tout d’abord d’identifier de réels cas d’usages. Vient ensuite l’identification des participants afin de pouvoir faire converger les idées sur un cas d’usage et une utilisation métier. « Il faut que tout le monde soit d’accord et cela va beaucoup plus rapidement si le projet démarre à petite échelle. Une fois qu’un consensus a été trouvé, on accompagne les clients dans une étape d’expérimentation, puis de prototypage avec la volonté de pouvoir créer une solution en production, opérationnelle et industrialisée », développe Luca Comparini. Quant à son coût, pour Antoine Yeretzian, co-fondateur de Blockchain France, « selon le périmètre retenu et l'ambition de la démarche, nos POC en première itération nécessitent en moyenne entre 40 000 et 100 000 euros ». Véritable changement culturel, très différent des paradigmes habituels, le prérequis à tout projet Blockchain reste encore, pour Antoine Yeretzian « de prendre le temps d’infuser le sujet dans l’organisation ».

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“Il ne faut pas avoir peur d'être disruptif”
— Bruno Hug de Larauze, Pdg d'Idea
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