Transversal
Mobiliser sa supply chain face au changement climatique : ce que la science nous apprend
Une tribune cosignée par Anicia Jaegler, professeure à Kedge Business School, Aurélie Delemarle, consultante chez Argon&co, et Yann de Feraudy, coprésident de France Supply Chain.
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Un constat qui devrait changer vos priorités
Les ruptures de supply chain liées aux événements climatiques extrêmes ont bondi de 38 % en 2024. Sept limites planétaires sur neuf sont franchies. L'essentiel des efforts des entreprises porte encore sur la décarbonation des transports, mais d'autres impacts du changement climatique sur les supply chains sont déjà à l'œuvre et s'intensifieront : sécheresse et stress hydrique, tempêtes, hausse des températures, inondations, perte de biodiversité, montée des eaux.
La question n'est donc plus « faut-il se préparer ? », mais "par quoi commencer ? ». Et là, la recherche apporte une réponse inattendue.
Trois enseignements de la recherche
Une étude publiée dans Logistique & Management (2026) apporte un éclairage rigoureux sur les mécanismes du passage à l'action face aux risques climatiques en supply chain. L'étude, conduite auprès de 149 participants (professionnels et étudiants) ayant participé à un atelier prospectif par design fiction, en tire trois enseignements structurants.
Premier enseignement : la propension à agir est un prédicteur bien plus fort des comportements pro-environnementaux que la compétence perçue.
La corrélation entre propension à agir et comportements pro-environnementaux atteint r = .75, contre r = .30 seulement pour la compétence perçue. Ce résultat devrait interroger les organisations qui investissent massivement dans la formation et la montée en compétences climatiques de leurs équipes : savoir ne suffit pas. Ce qui détermine le passage à l'action, c'est la motivation intrinsèque, le sentiment que l'avenir nous concerne personnellement et que nous pouvons peser dessus.
Deuxième enseignement : la propension à agir oriente vers des comportements de changement collectif, pas seulement individuel.
La propension à agir est fortement corrélée avec l'intention de proposer des changements internes à son organisation (r = .73) et des changements au-delà de l'organisation, vers ses partenaires (r = .62). En revanche, sa corrélation avec la modification des pratiques personnelles reste faible. Les participants les plus motivés n'orientent pas cette énergie vers eux-mêmes : ils la dirigent vers leur organisation et leur écosystème. Pour un responsable supply chain, ce résultat est important : développer la propension à agir de ses équipes, c'est investir dans leur capacité à porter du changement systémique.
Troisième enseignement : l'atelier change le regard sur l'avenir, et c'est ce qui déclenche l'action.
La capacité de l'atelier à "faire envisager l'avenir différemment" est très fortement corrélée avec la volonté de se renseigner davantage (r = .78) et avec une prise de conscience climatique accrue (r = .77). Elle est également associée à l'intention de proposer des changements (r = .60-.70) et de modifier ses pratiques (r = .58). Ce n'est pas l'accumulation de connaissances sur les risques qui déclenche l'action : c'est la capacité à se projeter concrètement dans un futur plausible.
Ces résultats s'inscrivent dans le cadre théorique du modèle COM-B (capacités, opportunités, motivations) et de la théorie du comportement planifié : en touchant les attitudes, les normes subjectives et la perception du contrôle, une immersion bien conçue crée les conditions psychologiques du passage à l'action là où une formation classique ne le fait pas.
Ce que les équipes identifient spontanément
Ces résultats ne restent pas abstraits. Dans les sessions conduites auprès de 27 entreprises en 2025, plusieurs sujets reviennent systématiquement dès que les participants se projettent dans des scénarios climatiques plausibles à horizon 2040 : la visibilité sur l'ensemble de la chaîne de valeur (des matières premières aux clients finaux, pas seulement les fournisseurs directs), la localisation des entrepôts en zones exposées, la robustesse des routes logistiques face aux événements extrêmes, ou encore le rôle du fret aérien comme levier de continuité dans certaines situations de rupture. Un sujet que les équipes n'abordent presque jamais en dehors de ce cadre, précisément parce qu'il est perçu comme politiquement sensible dans un agenda de décarbonation.
Ce n'est pas l'atelier qui produit ces réponses. C'est ce que la science explique : une fois que la propension à agir est activée, les individus identifient eux-mêmes les leviers opérationnels pertinents pour leur contexte.
Passer à l’action : comment ?
L'atelier des périls climatiques a été développé par France Supply Chain à partir de 2022, en collaboration entre 14 professionnels issus de 12 entreprises et le monde académique. Il est structuré autour des six périls de la taxonomie européenne, mobilise le design fiction pour rendre tangibles des futurs à horizon 2040, et tient en trois heures. Il est disponible en français, bientôt en anglais, et adaptable à votre secteur et vos géographies.
Publication de référence :
Jaegler A., Delemarle A. & de Feraudy Y. (2026). « Mobiliser la supply chain face au changement climatique : retour sur un atelier prospectif ». Logistique & Management. DOI : 10.1080/12507970.2026.2671090