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Innovation

L’innovation en supply chain : slow logistics

Une tribune signée par Yann de Feraudy, président de France Supply Chain, association visant à fédérer, promouvoir et réfléchir à la supply chain de demain.

Publié le 25 septembre 2023 - 15h00
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 MaxSafaniuk via stock.adobe.com

Cinquante Glorieuses…

En décembre dernier, France Supply Chain — ex. ASLOG, fêtait ses cinquante ans. Cinquante années durant lesquelles les supply chain managers, dont je suis, ont optimisé et réoptimisé des chaînes d’approvisionnement avec deux objectifs majeurs :
# 1 Réduire les coûts et le cash nécessaire ;
# 2 Réduire les délais


Force est de constater que, de ce point de vue, nous avons fait avec nos équipes et sur deux générations, un sacré boulot. Les supply chains se sont mondialisées, couvrant largement la planète et pénétrant profondément dans les régions et territoires lointains (Asie, Chine, etc.) avec de multiples rangs de fournisseurs réduisant fortement les coûts tout en réussissant la gageure d’améliorer fortement les délais.

Tous ces résultats furent obtenus grâce à des gisements de matières premières réputés inépuisables, une énergie, massivement fossile, abondante et très bon marché et une non-intégration des impacts environnementaux générés, à commencer par les gaz à effet de serre dans les coûts.


Pour illustrer le propos, j’ai eu la chance d’assister en 2018 à un exposé sur la réussite économique de Hong-Kong, donné par Victor Fung, le dirigeant de la prestigieuse entreprise « Li & Fung ». Victor Fung, qui est aussi professeur à Stanford, connaît son sujet et, pour lui, la réussite d’Hong-Kong est d’abord une affaire de supply chain !

Partie d’une collection d’ateliers, intégrant divers composants pour produire des petits objets électroniques (radios et autres calculatrices) « made in HK », la concession britannique a rapidement constitué des supply chains vers la République populaire de Chine d’abord pour sourcer des composants moins chers, puis pour assembler des éléments, de plus en plus complexes, toujours, pour des prix plus compétitifs.

Le mouvement vers la RPC commence par Canton tout proche puis, à mesure que les coûts salariaux augmentent, remonte le long de la côte pour rester proche d’un port et revenir vers HK. Ce mouvement s’est poursuivi vers l’intérieur de la Chine, puis, plus récemment hors de Chine, toujours à la recherche de main-d’œuvre bon marché…

Enfin, ces chaînes installent ou pilotent des ateliers de production tout en gardant la conception et la valeur sur Hong-Kong.

 

La pensée supply chain…

Si on peut en effet considérer que le succès historique de Hong-Kong repose sur des supply chains linéaires performantes, car très agiles et flexibles, ce qui frappe, c’est une démarche, une pensée qui s’affranchit sans cesse du cadre d’exécution existant : si les coûts augmentent par trop ici, allons plus loin, si on peut gagner une étape, intégrons telle ou telle phase de production.


J’écrivais dans notre dernière tribune « nous touchons aux limites : par exemple, l’électrification du monde va créer des tensions énormes sur la supply chain du cuivre ; 50.5 millions de tonnes vont manquer sur les 8 prochaines années… » ; les pénuries ne se limiteront pas au seul cuivre.
L’énergie bon marché et abondante qui nous a permis de mettre en place et de développer ces supply chains va nous obliger à revoir nos plans, drastiquement et rapidement.


Nous avons vu que la conception et la mise en œuvre de supply chain « circulaires » (c’est-à-dire supportant la mise en place de l’économie circulaire) seront une démarche de longue haleine.


Alors que peut-on faire, rapidement, pour :
- Changer de paradigme et innover ?
- Accepter de remettre en cause les fondements historiques de nos actions pour innover ?

Nous connaissons les grands paramètres de réglage des supply chains : Service/Coût/Cash et Utilisation des actifs. France Supply Chain a insisté, en 2020, sur l’élément « Sustainability ».
Nous savons qu’il n’existe pas une réponse unique, chaque industrie voire famille de produits a ses contraintes, ses équilibres et donc sa réponse…
Mais, cela étant posé, sommes-nous prêts à sacrifier nos vaches sacrées que sont la vitesse, le service quel que soit son impact environnemental, des stocks hyper-optimisés ?… Pour trouver un nouvel équilibre, plus sobre, compatible avec les contraintes qui viennent et que nous devrons surmonter.

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Les grands paramètres de réglage des supply chains.

Légende : Les grands paramètres de réglage des supply chains.

 

Innovation pour une supply chain raisonnable…

Quelques membres de France Supply Chain ont souhaité entamer une réflexion afin de proposer des mesures qui permettraient rapidement de réduire les émissions carbonées et les impacts environnementaux des supply chains et s’orienter collectivement et résolument vers des supply chains plus sobres, sans oublier nos responsabilités sociales.
Or, la sobriété, appelée de ses vœux par le Gouvernement, c’est revoir la conception des flux, pour des flux sobres.

 

Concevoir des flux sobres c’est avant tout « ralentir les flux ».

 

Nous proposons en premier lieu de « ralentir les flux » en encadrant d’autres axes de réflexion. Cet ensemble doit être affiné et quantifié pour discussion.
Il ne s’agit pas de proposer des mécanismes de taxation ou d’interdiction, mais des pistes de réflexion. Nous avons bien conscience qu’elles feront « débat », mais puisqu’il va nous falloir remettre en cause nos certitudes, ne craignons pas d’ouvrir la discussion afin d’agir mieux ensemble.

 

# 1 — Ralentir les flux /  Slow logistics 

Nos supply chains sont hyper tendues (car très étendues avec des stocks minimaux), le moindre grain de sable les met à mal : manque de chauffeurs qui engorgent les ports, panne de bateau dans le canal de Suez, sécheresse en Amérique du Sud qui réduit la capacité du canal de Panama, etc.
Cette tension exige de la vitesse (dans l’exécution et le flux), impose des systèmes organisationnels déstructurés et met la pression sur les exécutants, souvent en bout de chaîne, réduisant les possibilités d’organisation comme la mutualisation et, in fine nuit à la résilience : en cas de problème, si on est déjà à fond, comment accélérer ?

 

C’est pourquoi une première piste serait de faire passer la vitesse de circulation des poids lourds sur autoroute de 90 km/h à 80 km/h.

 

Si cela peut rappeler quelques mauvais souvenirs au Gouvernement, une telle mesure permettrait de réduire les émissions carbonées d’environ 580 K tonnes de CO2eq par an en France, selon le Shift Project, ainsi que la facture énergétique par simple réduction de consommation ; toujours selon le Shift Project, cette proposition s’autofinancerait.
Naturellement, il y aura des effets de bords sur les stocks (on parle de 1 à 2 %) voire des désoptimisations de réseau qui doivent être analysées et quantifiées pour être traitées au cas le cas par les supply chain managers dans les différents secteurs afin de dépasser la contrainte.

 

#2 — Une « livraison raisonnable »

L’accélération des flux eCommerce est devenue paroxystique… Nous sommes passés en quelques années de 5 jours à 10 minutes. Il y a 4 ans, lors du Movin’on Summit, la responsable des services de transports de la ville de San Francisco affirmait qu’entre « la livraison du chicken-burrito et la livraison du médicament qui sauve, il faudra choisir ».
Nous pensons à France Supply Chain qu’il est temps de s’interroger sur la viabilité (écologique, sociale, économique) et la rentabilité des modèles de livraison « in no time » pour se caler, volontairement sur un délai de 48 h permettant des mutualisations et donc des optimisations de transport ainsi que des réductions d’émissions carbonées.

 

De ce fait, il est crucial de mettre le consommateur au cœur de l’acte décisionnaire par l’information.

 

Dans cet ordre d’idée, il nous semblerait pertinent que les sites eCommerce proposent 3 solutions de livraisons, en affichant la plus sobre en tête et en précisant les impacts environnementaux et les coûts associés.

 

Au-delà de la simple chaîne logistique, il est indispensable d’accélérer sur 3 points majeurs :

 

Le coût du carbone
Comme il n’est pas question d’imposer par la contrainte, nous pensons qu’il est plus vertueux et pérenne d’inciter les acteurs à « bien faire ». Pour atteindre cet objectif et faciliter la transition, nous préconisons de valoriser la tonne de carbone à 200 € (minimum, dès 2024) dans l’évaluation financière des projets et des actions. Ce montant est celui vers lequel bon nombre d’experts estiment que la tonne de carbone va converger.

 

Gagner la bataille de la multimodalité
La proportion du rail est passée de 16 % à 9 % dans le mix de transports de marchandises, au profit de la route, plus flexible, souvent moins chère et… plus rapide. Le Gouvernement souhaite remonter cette proportion, pour ce faire il devra s’assurer de la qualité de service et des coûts dans le cadre d’un plan ambitieux et crédible… et il n’y a pas que le rail !

 

Nous préconisons de valoriser économiquement dans l’offre finale produit, le choix de la solution, par exemple en en faisant un critère différenciant dans l’Eco-score en cours de déploiement.

 

Encadrer la livraison urbaine
Il est nécessaire de fait de réfléchir à l’organisation globale de la logistique urbaine. France Supply Chain a lancé l’initiative E.VO.L.U.E (Engagement VOlontaire pour une Logistique Urbaine Efficiente) qui vise à créer des modèles d’optimisation sur la base de données réelles de livraison et à faire des recommandations aux mairies.
Il pourrait être pertinent d’envisager d’allouer (par appels d’offres) à un nombre restreint d’opérateurs la possibilité de livrer en ville et de les renouveler sur la base de critères de service pour entretenir la concurrence.

 

En bref

Nous passons notre temps à lire et à entendre que « le temps presse » en matière de changement climatique et impacts environnementaux. Nous savons que la « pensée supply chain » est une démarche qui est habituée à « sortir du cadre » pour relever, avec succès, des défis considérables depuis au moins cinquante ans.
C’est donc un atout dans le contexte présent où il faut rebattre les cartes.
France Supply Chain se veut un acteur pour contribuer à la réflexion et au débat afin d’influer positivement sur les décisions à prendre, en commençant par des engagements volontaires et en collaborant avec les pouvoirs publics pour des plans ambitieux.

 

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