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2026, l’année où la logistique devra se réinventer
Une tribune d'Olivier Gonon, chief revenue officer d'Alpega, société paneuropéenne spécialisée dans le domaine des logiciels de logistique.
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Cette année encore, le secteur de la logistique a connu une année mouvementée, marquée par de nombreuses perturbations. Après des années d'optimisation, le secteur se trouve désormais à un tournant. Les incertitudes géopolitiques, les nouvelles réglementations européennes et la pénurie structurelle de main-d'oeuvre montrent à quel point nos chaînes d'approvisionnement sont vulnérables. L'année 2026 sera davantage marquée par une réinvention des réseaux logistiques que par de simples ajustements marginaux. Olivier Gonon, Chief Revenue Officer d'Alpega, présente les évolutions qui marqueront le secteur au cours de l'année à venir.
La géopolitique devient un enjeu opérationnel clé
Les droits de douane, les conflits commerciaux et les tensions politiques déterminent de plus en plus le quotidien de la logistique. Ce qui était encore perçu comme un risque théorique en 2025 devient une contrainte opérationnelle en 2026. Selon une récente enquête Alpega, 74 % des expéditeurs considèrent la volatilité des droits de douane et de la politique commerciale comme leur principale préoccupation. Dès 2025, la menace d'une augmentation des droits de douane a entraîné des réactions tactiques telles que des effets d'anticipation. Ainsi, les exportations de l'UE vers les États-Unis ont augmenté de 24 % au cours du premier semestre, les entreprises ayant livré leurs produits avant l'entrée en vigueur des droits de douane. Cela étant, les entreprises doivent réagir de manière stratégique : régionaliser leurs chaînes d'approvisionnement ou se retirer de certains marchés. Une analyse de McKinsey montre que 64 % des fabricants mondiaux ont déjà régionalisé leurs activités ou ont entamé ce processus. Trois facteurs sont à l'origine de cette évolution :
• une réponse plus rapide à la demande locale ;
• une réduction des coûts de transport et des émissions de CO₂
• une plus grande résilience face aux perturbations géopolitiques.
De la recherche de l'efficacité à la conception de chaînes d'approvisionnement résilientes
Pendant des années, le secteur a misé sur une efficacité maximale, par exemple en réduisant les trajets à vide, qui représentaient encore près de 22 % dans l'UE en 2023. Cependant, bon nombre des perturbations actuelles sont dues à des décisions unilatérales prises dans le passé. Les chaînes d'approvisionnement ont été optimisées pour réduire les coûts, et non pour gagner en flexibilité. L’objectif est donc le suivant : concevoir des chaînes d'approvisionnement capables de réagir avec souplesse sans s'effondrer. À long terme, la résilience sera moins coûteuse que la gestion des crises régulières. Les enquêtes menées par Alpega montrent toutefois que de nombreuses entreprises sont encore loin d'atteindre la véritable résilience :
• seules 35 % disposent de gestions d'exception automatisées dans leur TMS ;
• 26 % disposent d'une visibilité en temps réel avec des ETA prédictives ;
• 24 % utilisent des sites d'expédition alternatifs pré-approuvés.
Au lieu de mesures structurelles, ce sont toujours les mesures opérationnelles telles que les nouveaux appels d'offres (41 %) ou l'optimisation des guides d'itinéraires (35 %) qui prédominent. Les plans de crise ou les tests de résistance restent l'exception, avec 9 % chacun.
La conformité devient une priorité
Les exigences réglementaires se sont considérablement renforcées et sont devenues un enjeu stratégique. Deux réglementations européennes auront une importance particulière en 2026 :
EUDR – Règlement européen sur la déforestation
Les entreprises doivent prouver que les matières premières telles que l'huile de palme, le café ou le bois ne proviennent pas de zones de déforestation. Sans due diligence et numéro de référence valides, le dédouanement sera refusé. À partir du 31 décembre, des embouteillages portuaires menacent donc de se produire dans toute l'Europe, car de nombreuses entreprises ne sont pas préparées.
CBAM – Système de compensation des émissions de CO₂
Le CBAM impose des obligations étendues en matière de rapports et de documentation. Les services douaniers sont ainsi davantage mis en avant et deviennent un domaine stratégique clé. Des investissements dans la traçabilité, la qualité des données et les processus douaniers centralisés sont inévitables. Les experts avertissent que le dédouanement n'est que « la partie émergée de l'iceberg », car les informations erronées comportent des risques financiers et juridiques considérables.
La pénurie de main-d'oeuvre comme défi structurel
La pénurie de personnel dans le secteur logistique n'est pas cyclique, mais démographique. L'Europe est en déclin depuis 2021 et manque tout simplement de main-d'oeuvre. Selon Alpega, 71 % des entreprises signalent une pénurie de chauffeurs et 50 % un manque de personnel d'entrepôt. La main-d'oeuvre devient ainsi un paramètre équivalent aux coûts, à l'infrastructure et aux niveaux de service. Optimiser les réseaux uniquement en fonction des coûts ne fonctionne plus. Le secteur devrait miser sur une nouvelle stratégie d'automatisation, en intégrant l'automatisation en amont dans la planification des sites et des réseaux. Au lieu de systèmes anciens rigides et coûteux, il faudrait recourir à des solutions flexibles et modulaires, telles que la robotique modulaire et les robots mobiles autonomes (AMR). Les entreprises doivent intégrer l'automatisation, la fidélisation des employés et la formation continue dans la conception de leurs chaînes d'approvisionnement.
L'IA comme outil de conception, et non de perturbation
La phase d'engouement est terminée. En 2026, l'intelligence artificielle sera utilisée de manière ciblée pour combiner efficacité opérationnelle et planification à long terme. L'IA gagne en importance à trois niveaux :
• Opérationnel : meilleurs itinéraires, chargement, stocks
• Tactique : réactions plus rapides aux perturbations dans les ports ou dans le transport maritime
• Stratégique : décisions plus éclairées concernant les flottes, les sites et les capacités
Des résultats concrets sont déjà mesurables : l'optimisation du chargement assistée par l'IA augmente le taux d'utilisation des camions de 20 à 30 %, ce qui réduit sensiblement les coûts et les émissions. L'IA n'a pas pour but de remplacer les humains ou leurs décisions, mais d'élargir leurs possibilités. Avec l'IA augmentée, les tâches routinières diminuent, tandis que les tâches analytiques et de coordination augmentent. Les expéditeurs investissent donc davantage dans les fonctions TMS pour l'automatisation, l'optimisation et la prévision.
Conclusion
2026 sera l'année de la réorganisation. Les chaînes d'approvisionnement qui sont uniquement axées sur l'efficacité plutôt que sur la résilience atteignent leurs limites. Les entreprises qui n'intègrent pas les risques géopolitiques, les nouvelles réglementations européennes, la pénurie de main-d'oeuvre et l'IA dans la conception de leur réseau perdent leur marge de manoeuvre et leurs avantages concurrentiels. Les mois à venir offrent l'occasion de rendre les chaînes d'approvisionnement pérennes. Ceux qui investissent maintenant agiront de manière plus stable dans un monde plus volatile. 2026 ne sera pas une année d’ajustement, mais de choix structurants. Les entreprises qui continueront à optimiser un modèle devenu fragile perdront en agilité. Celles qui repensent dès aujourd’hui leurs réseaux logistiques pour intégrer risque, conformité, talents et intelligence technologique construiront un avantage durable dans un monde instable.