media supply chain
et logistique

Transversal

Supply chain industrielle : faire le pari de l’humain et du pragmatisme

Une tribune rédigée par Jérôme Juteau, directeur général du groupe Blondel.

Publié le 9 février 2026 - 15h47
A_1

groupe Blondel

La supply chain opère désormais dans un environnement où les tensions ne se succèdent plus, elles s’additionnent. Volatilité des approvisionnements, exigences clients accrues, pression sur les coûts, contraintes réglementaires, injonctions climatiques et pénurie de compétences opérationnelles — fragilité encore trop souvent sous-estimée — redessinent en profondeur les chaînes de valeur des industriels. Les flux se fragmentent, l’incertitude devient structurelle et la promesse d’un pilotage dans un monde « prévisible » recule.

Face à cette complexité, la tentation est grande de chercher la résilience dans le solutionnisme technologique ou dans une externalisation conçue comme un transfert de responsabilité. Cette approche rassure, mais elle atteint vite ses limites. Notre expérience du terrain montre une autre réalité. La résilience logistique ne se décrète ni par un outil, ni par un organigramme. Elle se construit dans la capacité des équipes formées, engagées et outillées à arbitrer vite, à absorber les aléas et à opérer lorsque les repères disparaissent.

 

La résilience passe par l’excellence opérationnelle

Dans les périodes d’instabilité, l’excellence opérationnelle prend une dimension très concrète : tenir la promesse faite au client. Cette exigence repose sur des fondamentaux parfois moins visibles que les slogans technologiques mais décisifs dans la durée : qualité des processus, rigueur d’exécution, discipline sécurité, gestion des interfaces, pilotage clair des priorités et amélioration continue structurée.

En effet, les outils digitaux ont profondément progressé, dont notamment l’IA qui ouvre le champ des possibles. Ils offrent une visibilité accrue, une traçabilité renforcée et des capacités prédictives inédites. Mais la donnée, à elle seule, n’a jamais déplacé une palette, géré une non-conformité critique, sécurisé une manœuvre complexe, ni restauré la confiance après un incident. Entre l’information et la décision, les compétences font la différence. Entre la décision et le résultat, l’action humaine reste déterminante, avec des femmes et des hommes capables d’agir avec méthode.

L’innovation utile n’est pas celle qui complexifie l’organisation, mais celle qui se mesure à sa capacité à simplifier le quotidien, à réduire les irritants, à fiabiliser les flux et à protéger les équipes. C’est là que le pragmatisme joue un rôle cardinal, non comme un frein à l’innovation, mais comme son filtre le plus exigeant.

 

L’innovation renforce la capacité d’exécution

L’écosystème s’emballe : IA, automatisation, robotisation, jumeaux numériques, plateformes, orchestration multi-transporteurs… Cette dynamique est bienvenue, car elle ouvre des gains de productivité et de fiabilité indispensables. Mais elle peut aussi produire une illusion : celle qu’une supply chain serait “pilotable” à distance, comme un système fermé.

Les chaînes logistiques restent des systèmes ouverts, exposés à des ruptures : météo, incidents, congestions, contraintes réglementaires, risques géopolitiques, variations de demande. Dans cet environnement, l’innovation qui compte est celle qui renforce la capacité à décider vite et juste : scénarios, alerting, standardisation intelligente, gestion des exceptions, planification robuste et retour d’expérience intégré.

Autrement dit, l’innovation n’a de valeur que si elle sert l’excellence opérationnelle et la durabilité, au lieu de s’y substituer.

 

La durabilité repose sur une équation opérationnelle

La décarbonation des chaînes logistiques s’impose à tous désormais comme un enjeu stratégique, en particulier pour les industriels responsables d’une part significative des émissions indirectes (scope 3). Cette transition ne se décrète pas depuis un tableau de bord. Elle se construit et se gagne sur le terrain par une succession d’arbitrages opérationnels : massification des flux, taux de remplissage, choix énergétiques, schémas de transport, implantation des stocks, réduction des ruptures, sobriété des emballages, limitation des flux inutiles et allongement de la durée de vie des équipements.

La durabilité devient concrète lorsqu’elle s’inscrit dans une trajectoire mesurable, progressive et compatible avec la continuité d’activité. Là encore, l’humain fait la différence : former les équipes, embarquer les partenaires, co-construire avec les clients, donner du sens aux décisions et assumer une transparence sur les trajectoires comme sur leurs limites. L’enjeu ne consiste pas à promettre un « grand soir » logistique mais à bâtir une transformation crédible, pilotée et reproductible.

 

Le partenariat sécurise la performance dans la durée

Dans les échanges avec les industriels, un besoin revient avec constance : la recherche d’un partenaire capable de partager les contraintes et les responsabilités, pas d’un prestataire cantonné à l’exécution. Les directions industrielles et supply chain attendent une capacité à comprendre leurs métiers, à sécuriser la continuité, à absorber les pics, à gérer les urgences et à améliorer la performance de façon tangible.

Ce partenariat se construit dans la durée, au plus près du terrain : gouvernance claire, indicateurs partagés, transparence sur les arbitrages, culture de la qualité et de la sécurité et surtout une relation humaine solide. C’est souvent là que se joue la différence entre une supply chain “qui fonctionne” et une supply chain “qui tient”.

 

La supply chain prend le visage de celles et ceux qui l’opèrent

À l’heure où les risques s’accumulent et où les chaînes de valeur se reconfigurent, l’enjeu n’est plus d’arbitrer entre performance, durabilité et innovation. Il consiste à les orchestrer avec lucidité autour d’un facteur commun : la capacité des équipes à agir, ajuster, résoudre et progresser dans l’incertitude.

Le pari de l’humain ne relève pas d’une posture. Il s’affirme comme une stratégie industrielle à part entière. Et le pragmatisme ne traduit aucun renoncement : il constitue la condition pour transformer l’incertitude en avantage compétitif durable.

 

 

À écouter également : Industrie 360° - Regards croisés sur la supply chain - Ambre Blondel, groupe Blondel

 

à lire aussi
CHAQUE JOUR
RECEVEZ LES ACTUALITÉS
DE NOTRE SECTEUR
INSCRIVEZ-VOUS
À LA NEWSLETTER
OK
Non merci, je suis déjà inscrit !