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Les montagnes russes dans les supply chains : ouvrir les yeux malgré les sensations

Professeur à l'Essec et fondateur du cabinet de conseil Newton Vauréal Consulting, Philippe-Pierre Dornier analyse l'effet des augmentations puis des contractions très rapides dans la supply chain qui créent "des sensations similaires à celles de la pratique des montagnes russes".

Publié le 24 janvier 2023 - 09h08
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Les Russes sont un peuple slave qui aime les sensations fortes. Ils étaient les seuls à pouvoir inventer le plaisir d’un jeu comme celui de la roulette russe… Mais, plus sage, c’est au XVIIe siècle dans la région de Saint-Pétersbourg que sont aménagées sur de petites collines, pour la bonne société russe, des grandes pistes de glissade en luge pendant l’hiver. Le plaisir est tel qu’on adapte le système pour l’été en y ajoutant des roues. Puis la venue des Russes à Paris au début du 19ème siècle importe l’attraction qui est transformée dans l’esprit de ce que nous connaissons aujourd’hui.

 

Aujourd’hui, la Russie dans sa guerre contre l’Ukraine, apporte sa contribution à la déstabilisation des économies et des flux d’approvisionnement et de distribution. Des augmentations puis des contractions très rapides des prix de transport, des niveaux de stock, des coûts de production, créent pour les supply chains managers, des sensations similaires à celles de la pratique des montagnes russes. C’est souvent dans les descentes que les sensations sont les plus fortes, l’accélération provoquant un reflux du sang du cerveau, et troublant souvent la vue. Nous sommes, en phase de descente, essayons d’y voir plus clair pour 2023.

 

Montages russes pour les taux de fret maritimes

Nous venons de passer trois années extraordinaires sur le front des coûts de transport. Pendant des mois, les prix des conteneurs ont atteint des sommets jamais imaginés en spot, plus de 15000 USD sur la ligne Asie/Europe, alors qu’il était stable à 1500 USD avant 2020 pour des conteneurs de 40’. Chacun sait maintenant que les supply chains en provenance d’Asie ont rallumé la mèche de l’inflation, et si tout le monde espère la voir s’étouffer, personne ne sait très bien aujourd’hui comment avec des taux d’inflation en Europe de 10% et aux Etats- Unis de 7 ,1 % à fin novembre 2022. Janvier va être une explosion des prix. Les négociations dans la distribution sont bien avancées et les producteurs ont appliqué des hausses spectaculaires forçant les distributeurs à les accepter faute sinon d’avoir les produits disponibles. Ils ont également compris le bon principe, de travaillons moins et gagnons plus. La création de pénurie rend les interlocuteurs de la distribution, plus « souples ». En début d’année, la question n’est pas de savoir si les hausses seront à deux chiffres, mais quel sera le niveau du premier chiffre…

 

Si les augmentations des tarifs ont été spectaculaires dans le domaine du transport maritime et ont touché de plein fouet le prix des produits bazars promotionnels ou textiles, la chute des prix n’en a pas été moins impressionnante par sa rapidité. Ainsi les 8 derniers mois ont presque effacé l’augmentation du coût du fret maritime des deux dernières années. La vitesse de la dégringolade a été à l’image des sommets atteints. L’indice global Dewry (moyenne de 8 lignes maritimes) a ainsi atteint le 15 décembre, le prix de 2127 USD malgré la tentative des compagnies maritimes de « réguler » (diminuer) l’offre pour réduire la chute des taux de fret. Dans le domaine du transport routier en Europe, la même tendance est en train de se dessiner, mais avec une ampleur moindre, la tension sur la disponibilité des chauffeurs de poids lourds restant grande.

 

Montages russes pour les stocks

Comment expliquer cette situation ? Il faut observer en écho des taux de fret, les niveaux des stocks dans les principaux pays occidentaux. Si pendant 20 ans la fierté des supply chains managers a été d’être capable de produire plus de valeur (disponibilité croissante sur des gammes de produits toujours plus larges, délais toujours plus courts, fiabilité des délais toujours meilleure,…) et ce avec des coûts toujours plus comprimés (moins de niveau de stock, coopération amont/aval avec des plates-formes cross-docking,…), les dernières années ont pris tout le monde à contre-pied : moins de valeur (dégradation forte de la qualité de service) et plus de coûts (renchérissement du fret, prix de l’énergie,…). Le sujet de la disponibilité des produits a été tout particulièrement critique, avec des ruptures nombreuses et des désynchronisations fortes entre les opérations marketing et les opérations logistiques au cours des deux dernières années. Le graphe de l’index Z Materials shortage de Oxford Ecomics/Haver Analytics, étant au-dessus de 0 en 2021/2022 montre que les ruptures sont bien plus nombreuses sur cette période que sur les périodes précédentes. Dès lors, la réaction des industries et de la distribution, comme il est d’usage en pareille circonstance, a été de se prémunir face aux risques d’indisponibilité des produits. L’outil pour ce faire, c’est le stock. Par conséquent de très importants stocks ont été constitués. Ainsi, le graphe des niveaux de stocks aux Etats-Unis montre la croissance du niveau des stocks, mois par mois, au cours de l’année 2022.

 

À fin septembre 2022, ils avaient augmenté de 17,8 % sur une année. De même en Europe, les stocks au 3ème trimestre 2022 ont augmenté de 91,4 milliards d’euros. 

 

Mais, depuis l’inflation s’est emballée, la crise géopolitique avec la Russie s’est embourbée dans la durée, les incertitudes et donc les risques, les pires ennemis des supply chains se sont accumulés. La situation économique qui laisse se présager pour début 2023 n’est pas bonne. Retournement dès lors de situation : face à des stocks particulièrement importants, surtout aux Etats-Unis, les approvisionnements se sont stoppés. Les volumes chargés en Chine se sont effondrés expliquant la baisse des taux de fret. Au mois de novembre 2022, la Chine a fait face à une très vive contraction de ses volumes avec des exportations en chute de 8,7 % par rapport à novembre 2021 avec une chute toute particulière vers les Etats-Unis de 25 %. Près de la moitié des liaisons transpacifiques ont été annulées sur octobre.

 

Mais, comme à l’accoutumée, après les périodes de purge des stocks, il ne serait pas improbable qu’une période de réapprovisionnement massif se déclare, le nombre de navires ayant été fortement diminués. Alors une nouvelle poussée des taux de fret ne serait pas improbable. Les plaisirs des montagnes russes ne sont pas prêts de se dissiper.

Présentation de l'auteur

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Philippe-Pierre Dornier est professeur au département Management des Opérations de l'Essec depuis 1986. Il a fondé et dirige le cabinet de conseil en logistique et supply chain management, Newton Vauréal Consulting - www.newtonvaureal.com.

 

 

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