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Logistique du BTP : de grands chantiers d'innovation

Publié le 27 janvier 2023

Outils digitaux, plateformes déportées, prestations logistiques plus poussées… La supply chain des chantiers et du BTP fait lentement sa mue, portée par plusieurs enjeux : des projets mieux pilotés, des impacts environnementaux réduits, une meilleure prise en compte de la circularité et une réduction des irritants pour les riverains. Des nouveautés déjà en action sur de grandes constructions au cœur des métropoles et chez des grands industriels.

1. Digitaliser et réorganiser pour repenser la logistique des chantiers

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Embouteillages et nuisances sur une longue période : en coeur de ville, difficile pour les riverains de voir le lancement d’un chantier comme une bonne nouvelle, tant l’image de ses externalités sur l’activité d’un quartier est profondément négative. Des reproches souvent légitimes, et qui se couplent aux impacts environnementaux des chantiers et de leur logistique. Pourtant, les acteurs du monde de la construction tentent de gommer peu à peu ces problématiques, repensant leurs flux et leurs organisations. Un travail qu’ils mènent en se rapprochant de logisticiens ayant bâti une forte expertise dans le domaine du bâtiment. « Les chantiers n’ont pas l’habitude d’accueillir des personnels logistiques sur leur prémices. Pourtant, il faut libérer les ouvriers qualifiés du bâtiment de toutes les tâches de manutention, en faisant intervenir des personnels mandatés afin de mettre à disposition les matériaux », résume Jérôme Rouge, spécialiste en logistique de chantiers chez Balme Conseil et président de la Fabrique de la Logistique.

 

Les logisticiens travaillent leur expertise

Chez Idéa par exemple, les activités logistiques BTP sont venues naturellement se greffer à la spécialisation historique du prestataire pour les besoins industriels. « En observant les constructeurs et leur façon d’opérer la logistique, l’idée nous est venue d’étendre nos services aux acteurs du bâtiment, et nous avons commencé plusieurs expérimentations avec des clients comme Vinci ou Bouygues », raconte Isabelle Petit, responsable grands comptes chez Idéa. Cette spécialisation fait la différence aujourd’hui, dans un contexte de maîtrise des délais et des coûts pour les constructeurs. « Avec un marché de l’emploi en tension et un déficit de travailleurs qualifiés, il ne faut surtout pas que ces derniers passent une partie de leur temps à faire des activités logistiques qui n’ont pas de rapport avec leur coeur de métier ! ». Confier ces tâches à un logisticien, c’est ce que propose donc Idéa, avec la possibilité de prendre en charge, sur un de ses 60 sites en France, l’ensemble de la réception des matériaux commandés : « Nous allons réceptionner, vérifier si la livraison est cohérente avec la commande et si les matériaux sont en bon état. Pour que le modèle soit intéressant, nous utilisons nos plateformes existantes et nous mutualisons ainsi nos opérateurs, chefs d’équipes, responsables d’exploitation, sans oublier nos moyens de manutention », déclare Isabelle Petit. Même constat du côté de KS Services, un logisticien qui dispose d’une BU dédiée au BTP depuis huit ans. Celle-ci occupe une centaine de personnes parmi les 800 qui composent le groupe. Là encore, l’objectif est de gérer « tout ce qui rentre, bouge et sort des chantiers », selon les mots d’Édouard Thibaud, directeur des opérations de KS Services BTP. « En amont, nous sommes capables de gérer les flux de marchandises et les livraisons grâce à des outils logiciels dédiés et une expertise logistique. Nous déchargeons les produits et les stockons dans des bases arrières ou sur nos plateformes propres, avant de les acheminer à pied d’oeuvre au bon moment », déclare Édouard Thibaud, évoquant la collaboration de KS Services BTP avecLidl par exemple dans la construction de plusieurs supermarchés en France.

 

Pour ces acteurs spécialisés, l’idée est de proposer des services complémentaires afin de répondre aux problématiques particulières du bâtiment. « Sur les chantiers, le nombre de personnes que nous déployons évolue : cela peut aller d’une personne à une quarantaine. Mais c’est notre force : avoir des encadrants responsables de site, qui sont in situ et gèrent toute l’interface client, apportant des solutions et étant chefs d’orchestre de cette logistique. En amont, nous sommes capables d’équiper les chantiers, de venir mettre en place les clôtures, les contrôles d’accès grâce à notre filiale KS Sécurité, des bungalows pour les équipes ou encore le raccordement électrique, avec la possibilité d’installer des panneaux solaires qui réduisent de 10 à 20 % la facture énergétique. Nous sommes également présents pour la gestion du nettoyage en fin de chantier », souligne-t-il. Du côté de la préparation, on trouve aussi des prestations de kitting, c’est-à-dire le regroupement d’éléments et produits divers destinés à un besoin en particulier lors de la construction. Ce concept a beaucoup de sens face à la complexité des chantiers. En effet, dans des zones de travaux où la place manque souvent, il est difficile de recevoir des palettes complètes de différents produits. En mettant en place cette préparation logistique en amont, les chantiers peuvent être livrés de commandes hétérogènes dédiées à une zone particulière (une salle de bain dans un appartement par exemple), qui réunissent juste ce qu’il faut pour les artisans qui interviennent dans sa pose ce jour-là. « Cela suppose un langage commun et un travail autour de la nomenclature des produits en amont », souligne Isabelle Petit.

 

Des centres de consolidation pour des livraisons optimisées

Mais l’intégration de ces experts est aussi l’occasion de repenser complètement les flux et les organisations pour la supply chain du BTP. « Un chantier, c’est une zone où cohabitent de nombreuses activités, avec des accès exigus, difficiles. Il est donc crucial de se préparer à gérer en externe le stockage et la livraison en juste à temps – car la place est souvent rare sur ces chantiers », note Isabelle Petit. Si les livraisons et préparations peuvent donc se faire depuis les implantations des logisticiens, un nouveau format a récemment fait son apparition pour densifier ce réseau : des centres de consolidation dédiés, sortes de petites plateformes situées à proximité des chantiers. Concrètement, celles-ci réceptionnent les flux des fournisseurs, gèrent leur conformité et leur stockage, préparent des commandes selon les demandes d’approvisionnement et font le chargement sur des camions, le plus souvent en mobilité verte, à pied d’oeuvre. Ainsi, les différentes entreprises sur les chantiers ne se font pas livrer directement leurs matériaux sur place, mais sur la plateforme déportée, ayant la possibilité ensuite de contacter le logisticien pour commander les produits en juste-à-temps, en fonction de leurs besoins. De quoi permettre d’améliorer le taux de chargement des camions, mais aussi de penser de nouvelles mobilités pour le dernier kilomètre. « Le déploiement des ZFE va servir d’accélérateur à ce concept, car leurs exigences au niveau des véhicules autorisés à rouler en centre-ville impliqueront que ce qui vient de loin, transporté dans des camions, devra trouver un relais, en périphérie, pour basculer sur des véhicules décarbonés », note Jérôme Rouge. Celui-ci évoque par exemple la ZAC Saint-Vincent-de-Paul, qui voit la réhabilitation d’un ancien hôpital dans le XIVe arrondissement de Paris pour créer un nouvel écoquartier. « Sur ce sujet, notre initiative Smart Construction Logistics a remporté un appel d’offres concernant la création d’une plateforme de 1 500 m2 à l’extérieur de Paris qui propose du kitting et de la logistique en cross-docking, ainsi que l’organisation de tournées de livraisons avec de plus petits véhicules, car un semi-remorque ne pourrait pas rentrer dans la zone du chantier. Si 1 500 m2 est déjà une belle surface, c’est moins qu’à Londres, où un centre de même type de 15 000 m2 a été mis en place ! ».

 

Un projet auquel participe également KS Services pour toutes les activités logistiques : « Comme nous sommes sur une zone parisienne où l’on ne peut pas faire rentrer de semi-remorque, ni utiliser d’espaces de stockage sur site, 80 % des matériaux pour le chantier passent par la plateforme déportée située aux Ulis (91). Concrètement, un camion porteur au biocarburant nous permettra de faire tous les allers-retours. Nous aurions souhaité des solutions électriques ou hydrogènes, mais malheureusement, celles-ci ne sont pas viables économiquement aujourd’hui. Nous roulons donc à l’Oleo100, avec du colza français, sur une flotte en propre, et nous avons un engagement de taux de remplissage des véhicules de 80 % minimum », déclare Édouard Thibaut. De plus, cette logistique plus précise et synchronisée permet également de réduire les tâches de manutention sur le chantier, en évitant de stocker des fournitures à l’avance pour les utiliser plus tard. « Il y a un effort d’éducation à mener sur le sujet, avec nos équipes sur le terrain, pour faire comprendre aux ouvriers sur les chantiers qu’amener une dizaine de plaques de plâtre par jour suffit, et qu’en recevoir plus serait une perte de temps et d’espace », ajoute Étienne Arnaud. D’autant que cette logistique plus lissée permet de réduire les opérations de manutention sur place, en évitant d’avoir à stocker plus de marchandises que nécessaire sur le moment, ce qui peut avoir un impact important en termes de sécurité des collaborateurs. « Il faut que les moyens logistiques et le schéma de livraison, à pied d’oeuvre ou dans le bâtiment, soient bien anticipés. Les manutentions manuelles augmentent dramatiquement l’accidentologie, puisqu’elles sont responsables de 45 % des arrêts de travail sur un chantier », souligne Isabelle Petit.

 

Des outils digitaux pour aider au pilotage

Mais comment permettre la bonne circulation des informations entre ces bases logistiques externes et les chantiers ? S’il y a tout un écosystème en mouvement, celui-ci ne se parle pas assez pour l’instant. Dans ce sens, utiliser la data et de nouveaux outils peut décloisonner les différents métiers. C’est l’avis de Jérôme Rouge : « Sur le terrain de la planification, on voit que les choses bougent. Des outils autonomes apparaissent et les flux se digitalisent au coeur des chantiers. Plus ces innovations deviendront matures, et plus elles pourront descendre sur le terrain, au niveau du planning opérationnel du chantier, et ordonnancer les flux grâce à toutes les informations rassemblées ». Créer ce dialogue et automatiser au maximum les échanges : un défi qui peut apporter beaucoup, en permettant au constructeur de suivre de bout en bout ses livraisons, de les planifier selon ses besoins, d’avoir une visibilité sur ce qui va lui être transporté, et ainsi de faciliter les mouvements sur le chantier. « Nous nous aidons énormément d’outils digitaux : tous nos collaborateurs sur place ont des tablettes, et des partenaires éditeurs nous proposent leurs modules pour la gestion des entrées, la prise de rendez-vous, ou le pilotage des mouvements des bacs de recyclage », explique Édouard Thibaud. Et c’est pour aller dans ce sens que l’entreprise de travaux publics Colas et sa filiale Mobility By Colas ont lancé Qievo, dans le but d’améliorer l’acceptabilité des chantiers auprès des riverains. Cette offre couple une solution digitale à la mise en place sur le terrain de ces espaces de régulation, en périphérie des grandes villes, depuis lesquelles se déploie ensuite de la livraison en goutte à goutte. L’objectif : favoriser une logistique sécurisée et apaisée en organisant la gestion multichantier, grâce à un système centralisé de planification de la logistique et du transport, permettant de gérer les livraisons et de faire bouger les flux au temps T, d’inciter à la rationalisation et à l’optimisation des taux de remplissage des véhicules, et enfin d’assurer le bon acheminement des livraisons en limitant les perturbations sur la circulation.

 

Une offre en marque blanche fortement d’actualité alors que les grandes métropoles sont en pleine mutation en France, avec de nouveaux quartiers, des infrastructures de transport rénovées ou des grands évènements à organiser. « L’idée est d’être sur une approche multi-chantier. Pour un projet comme les JO, on parle de 50 à 100 lieux sur tout un territoire. Notre idée est donc d’apporter un outil de bien commun pour planifier l’ensemble des flux logistiques qui seront nécessaires aux constructions, et de donner des leviers aux aménageurs et collectivités pour réduire le plus possible les nuisances. Rien qu’en termes de congestion, faire venir 200 camions par jour dans une zone urbaine dense nécessite une planification des flux », raconte Fabrice Luriot, directeur de Mobility By Colas. Une organisation qui fait naître de nouveaux métiers, à travers la création d’un PC de régulation de logistique des chantiers. « Le responsable de chantier peut ainsi alimenter l’outil avec ses besoins, laissant la main ensuite au PC pour trouver la bonne organisation, avec un rôle de tampon et de médiateur. Il ne faut pas que cet intermédiaire soit vu comme une contrainte, mais comme un levier pour travailler ensemble ». Une fois le rendez-vous de livraison créé, le chef de chantier reçoit un document de validation avec un QR code – celui-ci est également transmis au livreur et lui permettra de rentrer sur le site à son arrivée.

 

En action à Lyon et à Paris

Le concept de Qievo trouve son origine dans des discussions entre Colas et la SPL (société publique locale) Lyon-Part-Dieu dans le cadre de la réinvention de ce quartier. « C’est une zone très dense, et qui devait rester en mouvement malgré ses grands travaux, dispersés sur une cinquantaine de sites. En réfléchissant ensemble, nous avons noté l’intérêt de créer deux zones de régulation en dehors de Lyon, une au nord et une au sud, en suivant les grands axes qui livrent la ville, et en les positionnant selon des problématiques de topographie et de flux », raconte Fabrice Lurot. Depuis ses espaces, Colas gère ainsi la livraison en juste-à-temps, régulant le trafic avec de nombreuses parties prenantes : des fournisseurs de solutions de contrôle d’accès pour l’arrivée des camions, des logiciels embarqués pour les livreurs afin qu’ils soient guidés selon les itinéraires choisis par la collectivité, ainsi qu’une équipe logistique au plus près des différents chantiers pour aider à utiliser l’outil et répondre à certaines situations qui nécessitent une intervention humaine. « Nous avons un rôle d’intégrateur pour les composantes logistiques, humaines et digitales et cherchons les meilleurs partenaires dans leurs domaines. Ainsi, la planification est organisée par l’outil Teamoty, la logistique humaine est pilotée par Logisur, et les applications embarquées sont signées par Be-Mobile », détaille Fabrice Luriot. Déployée il y a trois ans à Lyon, la solution n’est désormais plus une expérimentation et a été choisie par la Solideo (société de livraison des ouvrages olympiques, mise en place par l’État pour gérer la construction et l’organisation des Jeux en France) pour les chantiers du Village des athlètes dans le nord de Paris, sur une quinzaine de sites en parallèle. Sous le nom de Fluideo, la solution offre là encore une gestion unifiée des flux entrant et sortant des chantiers de la ZAC du Village olympique et paralympique, avec la création d’une aire de régulation dédiée en Île-de-France.

 

Discuter en amont

Nouveaux formats, outils et schémas organisationnels : les mentalités changent pour la logistique de chantier, et faire appel à des logisticiens experts est désormais entré dans les moeurs de certains constructeurs. « Nous mesurons la prise de conscience effectuée par nos clients au nombre de sollicitations que nous recevons, avec une intégration de nos problématiques logistiques en amont, comme une brique à part entière. Et cela porte ses fruits, car plus on a mutualisé et optimisé cette logistique, plus on réduira son impact environnemental et les nuisances pour les riverains. Avec une base déportée et une préparation en kitting, on peut diminuer de 30 à 50 % le nombre de camions qui arrivent sur le chantier », déclare Isabelle Petit. Et si, il y a encore quelques années, les constructeurs sollicitaient les logisticiens quand ils allaient débuter les travaux, ces derniers sont maintenant souvent présents dès l’appel d’offres, afin que la solution logistique adaptée puisse être définie en amont. « Il faut anticiper. L’intérêt de ces discussions est de pouvoir apporter la solution qui va simplifier la vie au constructeur. Nous avons par exemple travaillé sur un grand chantier sur l’île de Nantes, qui était déjà une zone très saturée avant le début des travaux, avec l’arrivée d’une nouvelle ligne de tramway entre autres. Il était impératif que les approvisionnements et les flux de camions pour une construction de ce type soient pris en compte dès le début. Grâce à ce travail en amont, nous gérons aujourd’hui la logistique in situ, en pilotant l’ensemble des flux de camions et en s’assurant du lissage de leur arrivée », explique Isabelle Petit.

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