media supply chain
et logistique

Transversal

Supply chain : le vrai coût des fêtes se paie en janvier

Une tribune rédigée par Elisabeth Denner, associée du cabinet BearingPoint pour le retail et Sébastien Marie, associé pour la supply chain.

Publié le 5 janvier 2026 - 16h20
A_1

 Viktor | stock.adobe.com

Chaque année, le scénario semble immuable. Une fois le pic de fin d’année absorbé, la supply chain industrielle et commerciale souffle enfin. Les commandes ont été livrées, les délais globalement tenus, et les indicateurs clés affichent des niveaux jugés « satisfaisants ». La performance paraît acquise. 

 

Pourtant, cette lecture immédiate est trompeuse. Les coûts réels des fêtes ne se matérialisent pas en décembre, mais bien après, lorsque les flux se normalisent et que les décisions prises dans l’urgence commencent à produire leurs effets.


Une performance trompeuse

Livrer à tout prix en décembre ne garantit en rien une supply chain performante. Les indicateurs traditionnels — taux de service, respect des délais, capacité à absorber des volumes exceptionnels — donnent l’illusion d’un succès opérationnel. Mais la facture arrive en janvier.


D’abord sous la forme de surstocks massifs, conséquence directe des arbitrages faits pour éviter la rupture. Ces excédents immobilisent une trésorerie précieuse, dans un contexte où le coût du capital dépasse désormais les 4 %. Un stock trop élevé n’est plus neutre : il pèse directement sur la rentabilité. Ensuite, la correction commerciale est brutale. Dans de nombreux secteurs, notamment la mode ou l’électronique, les démarques atteignent jusqu’à 15 %, érodant les marges et brouillant la lecture réelle de la performance du pic.


Enfin, le coût humain est souvent passé sous silence. Stress prolongé, fatigue accumulée, désengagement progressif des équipes : la pression exercée en fin d’année laisse des traces durables dans les organisations. Ces impacts ne sont jamais imputés au « succès » de décembre, ce qui entretient un cycle de décisions court-termistes.

 

Black Friday, nouveau stress test

Le calendrier commercial a profondément basculé. Les achats de Noël ne se concentrent plus sur les dernières semaines de décembre : 80 % des Français déclarent acheter leurs cadeaux au moment du Black Friday (source Fevad). Cette anticipation massive transforme le pic de fin d’année en un véritable stress test pour les supply chains.


Pour éviter la rupture, les entreprises multiplient les arbitrages à court terme, parfois au détriment de la cohérence globale des flux. La réponse est souvent la même : surproduction, recours à des transports exceptionnels coûteux, et décisions prises dans l’urgence.


La pression s’exerce également sur les systèmes d’optimisation, souvent pilotés par des algorithmes focalisés sur la performance immédiate. En privilégiant le présent, ces outils reportent mécaniquement le problème dans le futur. Le coût devient alors diffus, évanescent, et difficile à relier à la performance affichée en décembre.

 

Les coûts cachés de la fin d’année

Surstocks et trésorerie immobilisée

Dès janvier, les déséquilibres apparaissent : stocks mal répartis entre sites, canaux ou références, volumes inadaptés à la demande réelle. Ces excédents bloquent du cash, génèrent des coûts de stockage et forcent les acteurs du retail à recourir à des démarques massives. Dans certains cas, ils conduisent même à la destruction d’invendus — une pratique de plus en plus encadrée par la réglementation et incompatible avec les engagements RSE affichés.

 

Ruptures différées et instabilité

La focalisation excessive sur certaines références « critiques » fragilise la disponibilité d’autres produits stratégiques. La supply chain peine alors à retrouver son équilibre. Les engagements deviennent moins fiables, la planification perd en crédibilité, et l’instabilité s’installe durablement au-delà du pic.

 

Effet coup de fouet

Les ajustements brutaux opérés après la période de forte demande — ralentissements, annulations de commandes, corrections de stocks — se propagent en amont de la chaîne. Cette volatilité amplifiée chez les fournisseurs révèle les fragilités structurelles des réseaux logistiques. La fin d’année agit ainsi comme un stress test grandeur nature.

 

Coût humain et organisationnel

La période des fêtes est particulièrement éprouvante pour les équipes supply chain. Les décisions prises dans l’urgence, sous forte pression, s’accumulent. Répétées année après année, ces tensions fragilisent l’organisation, réduisent la capacité d’apprentissage collectif et augmentent le risque de désengagement durable des talents.

 

Pourquoi ces coûts se répètent

Parce que leurs causes sont structurelles.
Les prévisions restent trop figées et peu adaptatives. Les processus S&OP sont encore insuffisamment orientés vers la sortie de cycle. Et surtout, les scénarios post-pic sont rarement anticipés. La fin d’année continue d’être traitée comme une exception à absorber, alors qu’elle devrait être pilotée comme une phase à part entière du cycle supply chain, avec ses propres objectifs et indicateurs.

 

Transformer la contrainte en levier

Réduire la facture post-fêtes suppose de changer de regard. Trois axes clés se dégagent.

 

Anticiper plus tôt : il s’agit d’intégrer dès l’amont des scénarios de sortie de pic dans les processus S&OP, et de simuler les impacts financiers et logistiques des décisions prises avant le Black Friday. La performance ne se joue pas uniquement sur le volume livré, mais sur la trajectoire globale des flux.

 

Sécuriser les flux et diversifier : réserver des capacités de transport en amont permet de limiter le recours à des solutions d’urgence. La diversification des modes — rail, route, maritime — et l’appui sur des hubs régionaux renforcent la résilience et réduisent les coûts cachés.

 

Orchestrer la flexibilité : mettre en place des stocks tampons stratégiques et des points de découplage permet d’absorber les variations sans désorganiser l’ensemble du réseau. Parallèlement, le développement de partenariats circulaires pour la gestion des invendus — recyclage, reconditionnement, déstockage organisé — transforme une contrainte en opportunité.

 

Ces leviers permettent de transformer le stress test annuel en avantage compétitif. La performance ne se mesure plus seulement à la capacité à gérer le pic du Black Friday ou de Noël, mais à absorber ses conséquences sans fragiliser l’organisation ni sacrifier la durabilité.


La vraie performance supply chain se mesure après les fêtes. Réussir le pic ne suffit pas : il faut savoir en gérer les effets différés. La maturité repose sur la capacité à allier rapidité, résilience et responsabilité. La fin d’année ne doit plus être un facteur de vulnérabilité, mais un levier de progrès structurel. 

à lire aussi
CHAQUE JOUR
RECEVEZ LES ACTUALITÉS
DE NOTRE SECTEUR
INSCRIVEZ-VOUS
À LA NEWSLETTER
OK
Non merci, je suis déjà inscrit !